Impromptus : Sur le rythme j'impulse

Sur le rythme j’impulse, le doigt sur la gâchette, des mises à mort aléatoires.

 

Le réveil d’abord, qui donne ou non le signal d’une journée avec. Impossible de dire ce qui va distinguer une journée d’une autre. C’est comme ça, c’est tout. Au réveil, le signal est donné, ou non. Les jours avec, le petit déjeuner est plus léger pour ne pas ralentir ma vitesse de réflexion et la rapidité de mes gestes. La préparation du matériel ensuite, sans même encore savoir où ça se déroulera. Lorsque mon sac de sport est prêt, je m’applique à choisir une tenue confortable et si possible, qui sort de mon ordinaire. Je choisis mon costume en quelque sorte. J’enfile ma cape de super tueur, défenseur du mal, représentant des assassins, commercial du crime. Le rite est immuable : signal, petit-déjeuner, préparation du sac… suit la douche, fraîche. Non, froide. Tous mes sens sont en alerte. Je perçois le moindre bruit, la moindre odeur. J’utilise un savon surgras ces jours-là, pour ne pas me perturber. Je finis ma toilette par un brossage minutieux des dents. Impensable d’être interpelé par quelque aspérité que ce soit qui pourrait s’y trouver et sur laquelle ma langue passerait. Je me regarde dans le miroir, observe mes yeux. Froids, comme l’eau que j’utilise. En éveil, comme mon cerveau l’est constamment. Amusés, par le jeu qui se profile. Je sèche rapidement les parties de mon corps qui n’auraient pas eu le temps de le faire à l’air libre et m’empresse de m’habiller. Le sang-froid est inné chez moi, mais je ne sais pas pourquoi, il me quitte dès que je touche du textile d’habillement. Les vêtements ont sur moi un effet pervers. En les endossant, je me sens un autre. Mais encore plus moi en même temps. Difficile à comprendre, je le sais bien. D’ailleurs, ce n’est pas le but, comprendre. C’est une chose qui se ressent et qui ne s’explique surtout pas. Ma fébrilité me quitte dès le dernier élément vestimentaire mis en place. Instantanément. Ma respiration se refait plus profonde, mon sang pulse à nouveau lentement dans mes veines. Je passe en revue, une seule et unique fois, l’ensemble des détails. Sac prêt. Habillement effectué. Je me dirige vers la voiture et mes narines frémissent. C’est le moment où je définis l’endroit. Il me faut pour ça monter en voiture, m’installer confortablement en m’enfonçant dans le siège en cuir et toucher la même matière qui se trouve sur le volant. Le flash arrive. Ce matin, c’est une vitrine. Une devanture. Un café ou une brasserie. Un endroit avec du passage, du mouvement, de la vie. Riche en matière. J’aperçois distinctement les vitrines, les tables et les chaises en terrasse, ainsi que la couleur de la toile qui protège quand il pleut ou que le soleil bat son plein. Rouge, avec une écriture dorée dessus. Je reconnais l’endroit. Je sais où ça aura lieu. A la vitesse d’un ordinateur, mon cerveau a passé en revue les critères que j’affectionne particulièrement, les a reliés avec les possibilités de planque autour du lieu public, et a estimé tout aussi rapidement la distance qui me séparera de mon domicile pour revenir dans les délais impartis. Ceux que je m’impose depuis qu’une intense réflexion associée à mes expériences passées m’ont amené à définir le nombre exact de minutes qui me laisse le temps de quitter les lieux en toute sécurité. 22 minutes. Tout compris. De la dernière déflagration au tour de clé dans la serrure de ma porte. C’est la clé de contact que je caresse du bout de mes doigts là maintenant, les yeux à demi-fermés, en proie à une satisfaction délicieuse. Je tourne la clé, fais ronronner le moteur de ma berline, classique, totalement ordinaire. L’ouverture automatique de la porte de garage laisse entrer une vive lumière. Il fait beau. Un beau jour pour mourir comme qui dirait. J’enclenche la marche arrière et sort prudemment de chez moi. Ce serait idiot d’avoir un accident l’un de ces jours-là. Oui, idiot. Je me laisse conduire, mon cerveau a pris le relais, ma capacité de réflexion est en mode veille, pour se reposer. Je ne me souviens jamais du chemin qui me mène aux endroits stratégiques. Jamais. Le trajet se passe systématiquement sans heurts ni imprévus. C’est même toujours incroyable. Quand je pense aux jours où je me décide à aller travailler. Il y a toujours un évènement qui me retarde. Alors que ces jours où je vais tuer, rien ne se met en travers de mon chemin. 22 minutes après avoir passé la porte de mon garage, je suis à mon poste d’observation. La voiture garée à proximité, le matériel déployé sous mes yeux, je prends les quelques secondes nécessaires au montage de mon arme sans quitter des yeux la devanture de ce qui finalement s’avère être un café. Mon cerveau a tout prévu. La qualité des cibles et de la planque. La chair qui se déplace devant mes yeux se transforme en proie à abattre. La planque se trouve être, comme d’habitude, un immeuble désaffecté. La tranquillité assurée. Avec une sortie sur la rue perpendiculaire à celle de l’entrée principale. Mon cerveau assure, comme d’habitude. Les nombreuses semaines passées à marcher dans la ville, visiter les immeubles et les jardins publics ont porté leurs fruits. Mes mains terminent la préparation de l’arme, tandis que mon cerveau revoit d’ores et déjà les conditions de repli. Démontage, sac, zip, course, sortie, voiture. Et la cohue, bien entendu. Cohue sans laquelle aucune éclipse ne serait possible. Je pose la crosse contre mon épaule, je ferme les yeux, inspire profondément. Mon pouls est à 60. Lent, régulier, métronome à souhait. J’expire la goulée d’air gardée et me décide à passer à la jouissance. Tout ce qui précède est un pur plaisir. L’attente, le fantasme. Les quelques secondes nécessaires au choix et à la mise en place en font partie aussi. Je suis excité à tous les niveaux. De ma tête qui devient l’antre d’une folie meurtrière à mon estomac qui fait valser son liquide gastrique, en passant par mon sexe au garde-à-vous. L’extase est proche, j’ai la cible sous les yeux. De dos, encore plus exaltant. Une femme, potelée, cheveux longs, blonds, avec un serre-tête à fleurs dans les cheveux. Mon cerveau retient tous les détails de ma cible. Sa main qui s’agite au rythme de ses paroles, ses pieds qui raclent le sol quand elle veut reprendre une contenance, ses épaules qui tressautent quand elle rit. Ma deuxième cible lui fait face, avec de magnifiques yeux bridés, noirs comme l’ébène, une peau diaphane et un sourire à vous faire fondre le cœur. Mon excitation monte d’un cran. Oui, c’est encore possible. Trois mouvements. Mes concertos criminels et expéditifs se déroulent toujours en trois mouvements. Le voici donc. Le serveur, qui vient prendre la commande, coupe à la brosse, cheveux roux, sourire las, vêtements défraîchis, tout comme son tablier de seconde main. En revanche, ses chaussures sont très bien entretenues, cirées comme il se doit. L’instant est donc déterminé. Il ne reste plus que quelques minutes avant que la commande n’arrive, emmenant avec elle la mort pour trois cibles parfaites. Oui, parfaites. Mon pouls s’accélère, légèrement. Le serveur commence à emprunter le parcours d’une dizaine de mètres qui le sépare de ses clientes. Je retiens ma respiration, mon arme bien positionnée. Je suis le serveur dans le viseur, jusqu’à apercevoir les cheveux blonds, sur lesquels je me fixe immédiatement. Un. Sur le rythme j’impulse. Je remonte d’un millimètre. Deux. Sur le rythme j’impulse. Je bifurque d’un centimètre sur la gauche, panique du serveur oblige, la distance entre mes premières cibles et lui s’est accrue. Trois. Sur le rythme j’impulse. Le doigt sur la gâchette. Des mises à mort aléatoires. Jouissance d’un chef d’orchestre macabre, qui savoure ses attentats à leur juste valeur. Et mon cerveau, mon fabuleux cerveau, a
ura tout retenu, tout. De quoi me faire rêver des nuits entières, jusqu’à mon prochain réveil avec signal.

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