Impromptus : 4 fromages

Il était une fois… Oui, oui ! Il était une fois ! Car une fois n’est pas coutume…

Donc, il était une fois, de celles qui ne se reproduisent que trop rarement ma foi, une divine petite paysanne aux plumes aussi blanches que les ailes d’un angelot. Occupée qu’elle était à se curer les ongles à l’aide d’un laguiole, tranquillement installée sur une énorme bûche (du genre que l’on ne brûle pas dans l’âtre d’une cheminée), elle ne vit pas s’approcher le petit montagnard au regard bleu acier. L’arôme d’une tourte aux poires et pralines finissant de cuire se dégageait de la fenêtre sans vitrage qui ornait la maisonnette de la belle des champs. Dans le Comté d’Ovalie, rares étaient les averses et les temps froids, ce qui permettait une architecture des plus fantaisistes en matière d’ouvertures (et de fermetures). Le jeune homme, lui, venait de loin, sa contrée en altitude offrant un climat digne de nos Pyrénées. La douceur qui émanait en abondance des lieux le fit légèrement soupirer de bien-être.

– Bonjour demoiselle ! Auriez-vous par hasard la bonté d’âme nécessaire à l’offrande d’un liquide susceptible de calmer un garçon des montagnes assoiffé ?

– Espèce de gratte paille que vous êtes, n’avez-vous pas honte de vous inviter de la sorte chez les locaux ? Et d’une manière peu engageante si vous voulez mon avis !

Le visage de la belle, qu’encadrait une chevelure noire coupée au carré, rayonnait. Une joute verbale s’annonçait et c’était tant mieux. La journée s’éternisait, elle avait bien besoin d’aérer son esprit et de délier sa langue. Un petit exercice avec cet étranger lui ferait le plus grand bien. Elle secoua machinalement ses plumes, observant plus attentivement l’oiseau qui lui faisait face. Un léger sourire releva les commissures de ses lèvres, à peine toutefois, étant plus destiné à elle-même qu’à un éventuel public extérieur.

– Comme vous le prenez, chère demoiselle… je ne cherche qu’à me désaltérer, asséché que je suis d’avoir trop marché. Un caprice des Dieux ne m’a pas donné un seul ruisseau à croiser pour m’y baigner ou une goutte de pluie à recueillir dans le creux de ma main. Un peu de gentillesse, s’il vous plait, comme ce curé nantais par exemple, qui m’a ouvert sa porte au début de mon périple, me proposant si volontiers de partager son souper et son eau du puits. Ma demoiselle… s’il vous plait…

– Cervelle de canut va ! Comment pouvez-vous seulement oser comparer mon hospitalité à celle de cet homme d’église connu de partout pour sa solitude soignée à coups de Sancerre et de rencontres douteuses ? Non seulement je pense que vous n’avez pas mesuré la portée de vos propos, mais en plus il est assez vraisemblable que vous ne connaissiez pas cet hôte comme il le faudrait voyez-vous ? On ne se targue pas d’avoir partagé sa table et encore moins son toit, lorsque l’on parle du curé nantais du Comté.

Un sourire franc s’installa de part et d’autre. Il aimait sa réactivité, elle aimait sa vivacité. Les mots étaient encore sobres, souples et agréables, juste ce qu’il fallait de provocation, et surtout, beaucoup de malice dans leurs yeux respectifs, où commençait également à poindre un sentiment totalement différent. Une légère brise faisait doucement bouger les cheveux et les plumes de la paysanne. La chevelure du garçon, plus longue, ondulait lascivement au rythme éolien. Ils ne se quittaient pas du regard, à la fois patients et excités par le jeu.

– Je peux vous dire chère demoiselle que le fromage du curé est une pure merveille et que ce simple fait mérite que l’on s’attarde à écouter les divagations du pauvre homme, lequel, quoi qu’on en dise, fait preuve de beaucoup de dévouement dès lors qu’on lui prête un peu d’attention. De quoi pourrait-on en dire autant par chez vous ? Peut-être ce qui est à la base de cette fabuleuse odeur de roussi que nous sentons à l’instant ?

– Trou du cru ! J’ai oublié ma tourte aux poires sur les braises et c’est uniquement de ton fait ! Tu es en retard, tu m’as complètement prise au dépourvu et j’en ai oublié ce que j’avais en préparation… en plus, tu ne fais rien qu’à me perturber avec ce curé nantais qui a quand même, je te signale, une réputation d’ivrogne qui ne se discute plus et de propriétaire de mœurs particulières sur lesquelles on discute toujours en revanche !

Sa tirade lancée, la belle tourna les talons pour quitter l’air chantant de la clairière et se précipiter à l’intérieur de son logis, attrapant au passage, au pied de la porte, une brique pour lui servir de sous-plat. Elle jeta littéralement cette dernière au centre de la table qui trônait dans la pièce immense. En courant, la dent du chat qu’elle portait autour du cou se balançait allègrement, à droite, à gauche, effleurant son décolleté généreux, celui-là même dans lequel le jeune homme regretta de ne pouvoir perdre son regard plus longtemps. Il la suivit rapidement, le sourire toujours aux lèvres. Elle était de dos et s’agitait devant les fourneaux en vitupérant contre cette visite prématurée, ainsi que celui qui en était à l’origine, tout en épargnant qu’à moitié sa maudite capacité de concentration. Un brin de paille était coincé dans ses cheveux courts, contrastant délicieusement avec la couleur de ceux-ci. Le garçon voulut s’en emparer, mais elle fit volte face à ce moment précis et il changea immédiatement ses plans en lui déposant un baiser sur les lèvres, frais et fugace. La raclette lui ayant permis de décoller la tourte trop cuite dans une main, la pâtisserie aux fruits dans l’autre, la paysanne resta interdite pendant quelques secondes, surprise par cet élan de tendresse inattendu. Les yeux encore écarquillés par ce brin d’amour, les autres traits de son visage finirent par se détendre et son rictus de contrariété céda la place à un sourire attendri.

– Mon chabichou, avec tout ça, je n’ai pu t’accueillir correctement… Nous n’avons même pas achever nos retrouvailles comme à notre habitude. Tu es arrivé trop tôt…

– Camembert ma belle ! Arrête donc de te torturer les méninges avec de pareilles inepties ou je m’en vais de ce pas… cela te va comme ça ? Penses-tu que cette dernière injonction mette un terme des plus louables à ce premier acte tant apprécié de nos merveilleuses retrouvailles ?

Perdue dans sa brousse, comme la belle aimait elle-même à qualifier son coin paisible de verdure luxuriante, elle ne supportait qu’assez peu les échanges avec l’extérieur et ce, depuis plusieurs années maintenant. Amère déception, quand tu nous tiens… Mais voilà qu’à l’été dernier, ce petit montagnard s’était égaré du côté de la pierre dorée qui marquait le début du chemin menant à sa maison, l’enjoignant à remonter la piste de graviers sinuant à travers les arbres centenaires. Elle lui avait offert un repas léger, le terminant par un ramequin de faisselle au miel qui ne laissa pas le jeune homme indifférent, tout comme le charme de la maîtresse de maison, et qui surtout lui redonna les forces nécessaires pour reprendre son trajet vers Beaufort, la grande ville dans laquelle il devait plaider sa cause de berger. Une conversation aussi intéressante qu’enlevée, aussi enrichissante que mouvementée, s’installa entre les deux nouvelles connaissances. Et depuis ce jour, chaque mois, dès lors que le garçon des montagnes devait s’acquitter de ses obligations à la cité, il retrouvait sa belle aux plumes blanches dans sa clairière, havre de paix et de tendresse. Ils commençaient systématiquement par se chercher un peu, puis invariablement par éclater de rire à la première occasion lancée, pour finir par se fondre en un baiser passionné et goûteux, aux couleurs de leur relation.

Vécurent-ils heureux ? Eurent-ils beaucoup d’enfants ? Et bien…
Je vous en pose des questions moi ?

Sachez surtout qu’une tourte aux poires et pralines, même trop cuite, est une œuvre d’art culinaire vous menant tout droit à la damnation éternelle, dès vos lèvres refermées sur la première bouchée. Foi de conteuse.

N.B. : 31 noms ou types de fromage sont glissés dans ce texte, 4 étaient demandés à l’origine par les Impromptus, suivant leur consigne hebdomadaire… saurez-vous les retrouver ?

11 réponses sur “Impromptus : 4 fromages”

  1. Oui, enfin… si tout le monde se manifeste ici au lieu de le faire par mail ou msn, voire pas du tout… mais la réponse est prévue, je mettrai les noms en gras dans le texte, dans quelques jours 😉

  2. Moi c’est la tourte aux poires et pralines qui m’interesse :o)
    Sinon 24 pour moi.
    C’était très bien. merci Plume :o)

  3. Ouf, 31, je les ai. 32, même, pour être précis, tu nous tends des pièges en plus.
    Mais je reconnais que j’ai beaucoup souffert, d’autant que je ne suis pas accro au fromage…

  4. ah oui, pour la chanson sur mon blog, il s’agit d’une chanson extraite de l’album 5:55 de Charlotte Gainsbourg (en collaboration avec Air pour la petite histoire…!)

  5. Millie, Chagas, Hélène : merci, une nouvelle fois, un plaisir d’écrire également…

    Chagas, cette tourte est une tuerie, mais il faut attendre la saison des poires pour y goûter 😉

    Hélène merci pour la référence musicale, je vais m’y pencher, car j’ai vraiment beaucoup aimé… et si, je confirme, Yo a bien trouvé les 31 (voire 32 comme il dit, il y a une semi-référence à un fromage que je n’avais pas vue), mais c’est un acharné….

    Je trouve vos résultats plus que corrects… réponse le week end prochain !

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