Impromptus : L'épicerie de quartier

J’arpente la rue, mouillée par la pluie, qui vient tout juste de s’arrêter. Je baisse la capuche de mon gilet manches courtes, qui ne me sert plus à rien, si ce n’est à cacher les larmes qui coulent encore, alors que l’ondée est terminée. Je renifle un coup, et je respire profondément, essuyant du revers de mon avant-bras en résille les quelques gouttes qui glissent sur mes joues. Elles ne peuvent plus se mélanger à l’eau du ciel, si salvatrice quand elle se décide à tomber, en bruine, pluie fine ou en averse, plus dense, mais toujours libératrice. Car en plus de permettre l’ouverture des vannes sans que les questions fusent aux alentours, elle lave, rince, clarifie ce qui a besoin de l’être et… ça fait du bien.

Mes talons claquent sur le pavé humide, qui renvoie le reflet des lumières de la ville, si chaudes et glacées à la fois. Ces lumières qui m’ont toujours réchauffée à leur vue quand j’étais enfant et qui aujourd’hui m’agressent les yeux, fatigués et brûlants. Ils parcourent la rue, de haut en bas, de long en large, s’arrêtent sur tout ce qui l’habite, des boutiques toutes neuves aux échoppes de trente ans, des vilains gosses encore dehors aux vieux assis sur leur chaise en paille, en passant par les poivrots qui s’attardent au café du coin ou font un tour de provision chez l’épicier, que l’on pourrait croire toujours ouvert. Ils se ferment, las, pour essayer de calmer le tourment intérieur, en vain.

Je fais les cent pas, les mains calées dans mes poches, bien au fond, le regard au sol, bien en bas, les jambes en mode automatique, bien galbées dans leur collant en voile. Je frissonne. Je n’ai pas froid, non, je n’ai pas froid. C’est juste la faible lueur de lucidité qui refait des siennes. Celle que je n’invite jamais mais qui s’incruste toujours. Je ne lui demande jamais rien, mais elle me donne toujours tout. Des doutes aux remords, des craintes aux regrets, elle est sans merci, charitable à ses heures, mais pour les âmes des autres. Je ne l’écoute pas, je ne l’écoute plus, c’est d’ailleurs pour ça que ses apparitions sont fugaces aujourd’hui. Un rai de lumière froide, glaciale, qui donne juste envie de trembler pour le chasser rapidement. Et ça marche. Une chair de poule et le voilà parti, me laissant dans ma tiédeur collante et nauséabonde.

Je remonte la rue, je redescends le trottoir, inlassablement. Je vis la vie qui m’était destinée. C’était écrit, partout. Dans les yeux de mon père, dans les paroles de ma mère, dans les moqueries de mes frères, dans les jeux de mes copains de classe, dans les exigences de mes petits amis, dans le projet de vie de mon compagnon. Je vis ma vie, celle que j’ai toujours su vivre finalement, du haut de mes vingt-cinq ans. Je prends puis j’offre, tel est mon destin. Je vends et j’obtempère, voilà ce que je sais faire. Je solde et je ferme les yeux, en rêvant d’un ailleurs, pendant quelques minutes. Je propose et l’on dispose. Ou mieux, on propose et l’on dispose, de moi. Et je me laisse faire. Parce que c’est ma vie, c’était écrit. Parce qu’au fond de moi, je sais que j’aime ça. J’existe, enfin. Même ponctuellement, même salement. Je vis, j’existe.

Je trébuche dans le nid de poule pourtant si connu par mes pas. Mon talon se casse net, mes larmes coulent aussi sec et je m’effondre au sol. Je suis vidée, je n’ai plus de moelle, plus d’énergie, plus de carburant. Tout s’est enfui dans cette rupture de plastique. Tout s’est évaporé dans un déluge de larmes. Tout est parti dans une lourde chute à terre. Des mains se posent sur mes épaules et s’agitent au rythme de mes sanglots. Elles me serrent doucement, sans chercher à me faire bouger. Et sans me retourner, je sais à qui elles appartiennent. Je ferme les yeux de nouveau, inspire encore profondément, et pose mes mains sur le bitume, pour m’appuyer dessus afin de m’aider à me relever. Ses mains me guident aussi et me font pivoter sur moi-même. Je garde les yeux fermés, pour ne pas voir. Ne pas le voir.

Je reste immobile, entre ses mains, chaleureuses, au sens propre comme au sens figuré. J’entends sa respiration, je sens son regard, dénué de pitié, peut-être un peu compatissant, certainement apaisant. Je n’ai pourtant pas envie de le voir sur moi ce regard, j’ai juste envie de disparaître, là, tout de suite, en un claquement de doigts. Mais voilà, c’est aussi ça ma vie. Humiliation, renoncement, soumission. Je soulève mes paupières, difficilement, me préparant au pire, au déferlement de sentiments négatifs habituels. Et je le vois planté devant moi, un demi-sourire inattendu aux lèvres, des yeux apaisants, c’est sûr, mais sans une once de compassion ou d’apitoiement. Non, juste de l’intérêt et de la sérénité. Comme s’il n’y avait pas de problème. Qu’il ne pourrait jamais plus y en avoir. La petite fille dans un coin de ma tête se raccroche à cette chimère et le suit sans résistance, avec le même demi-sourire contagieux collé sur le visage, de manière totalement surréaliste. Je l’ai suivi dans son épicerie, que l’on pourrait croire toujours ouverte.

Et je ne l’ai jamais regretté.

8 réponses sur “Impromptus : L'épicerie de quartier”

  1. Parfois je lis et je n’ai pas envie de commenter …
    Ceci est un commentaire pour te dire que je suis passée et que j’ai lu….
    😉

  2. Une progression terrible vers la vie de celle qu’on imagine passante pour la découvrir protituée, la déchéance et le destin qu’elle croit tout tracé jusqu’à cette main tendue.
    Je commente chez toi où je prends enfin le temps de lire. Ton texte est poignant. Merci

  3. Je t’écris sur ton blog car je l’ai lu ton récit et il m’a laissé sans voix. Je reviens pour te dire, en l’ayant lu à nouveau qu’il est très fort, triste, douloureux et heureusement qu’il a une belle fin rassurante. C’est çà la vie, avec ses méandres qui n’en finissent pas. Super !!

  4. Merci à vous toutes.

    Pandora, c’est tout à fait dans cet état d’esprit que j’ai écrit ce texte, d’un jet.

    Moni, c’est tout ce que je souhaite à chacun, qu’une fin rassurante comme tu le dis si bien, vienne ponctuer des existences bancales…

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