Impromptus : Ma bibliothèque

Ma bibliothèque est à mon image : morcelée.

J’ai toujours dévoré les livres. J’ai appris à lire en posant des questions à ma grand-mère, ce qui fait qu’en entrant au cours préparatoire, j’ai su lire un texte court en quelques jours. Ma première histoire du soir en quelques semaines. Et depuis cet instant, j’ai lu, j’ai lu, j’ai lu… sans m’arrêter une seconde, jusqu’à ce que je me laisse dévorer à mon tour, par les concessions, par les obligations, par la vie. A l’époque, je plongeais dans les livres comme on plonge dans un bain de bonheur, comme on s’invente un pays imaginaire pour échapper au réel, comme on goûte un fruit mûr et charnu, comme on s’accroche à des mots pour leur pouvoir de faire changer les choses, comme on se noie dans un océan d’intrigues et de fables savoureuses. Pour toutes ces sensations, si différentes et pourtant si entremêlées à la fois.

Pour assouvir mes besoins, j’ai pioché tour à tour dans la bibliothèque maternelle, remplie de romans policiers, historiques et autobiographiques, dans celle des grands-parents, qui croulait sous les collections de récits pour enfants, d’ouvrages de référence en géographie ou en Histoire, de sélection du Reader’s Digest, ou encore, au sein même du rayon enfants de la bibliothèque où ma grand-mère œuvrait chaque mercredi après-midi. J’ai grandi dans une atmosphère littéraire, le livre était L’objet. Le livre était le Savoir. Le livre était la Science. Le livre était le Vécu et l’Imaginaire. J’ai passé des après-midis entiers dans l’odeur du thé citronné mélangée à celle du plastique qui recouvrait les livres, mangeant les bandes dessinées, les livres illustrés, puis les petites histoires mieux construites.

Un peu plus grande, je me suis tournée naturellement vers les classiques dont les titres dansaient sous mes yeux à la bibliothèque municipale qui fut ma halte garderie du mercredi, mais aussi traditionnellement proposés pendant les cours de français au collège. Puis est arrivé le temps des amourettes pour de vrai et des livres de la collection Arlequin, pour de faux. Cette période m’a vue fréquenter une boutique au pied de mon immeuble parisien, qui proposait des livres d’occasions au prix très abordable, en échange de monnaie, évidemment, mais aussi et surtout d’ouvrages reliés à faire découvrir aux autres clients. C’est ainsi que ma première bibliothèque personnelle n’a été qu’une succession de livres trouvant provisoirement place sur l’unique rayonnage de ma chambre d’adolescente, pressée que j’étais d’échanger ceux ingurgités contre de nouvelles histoires à explorer.

Vint le temps d’emménager dans mon « chez-moi ». L’unique rayonnage est resté un moment seul. Quelques éditions originales de Christie et de la bibliothèque verte prenaient la poussière en compagnie des exemplaires reflétant mon addiction à M. King. Mon travail prenait tout mon temps. C’est une brocante improvisée dans mon nouveau quartier qui m’a fait remettre le nez dans un livre, après quelques mois d’abstinence. Et je suis redevenue dépendante. Tout y est passé. Des romans historiques fantaisistes, mes King attendus, beaucoup de Cornwell, des pièces de Molière, des biographies ou histoires vraies improbables… j’ai relu, lu, lu et lu encore. Jusqu’à mon nouveau déménagement, qui devait m’éloigner de huit cents kilomètres de mon premier petit nid personnel. Tous mes livres ont été mis en carton, enfin, tous ceux qui ont été autorisés à me suivre. A destination, un lieu de transit leur a offert un abri de tôle dans un jardin méditerranéen.

Aujourd’hui, j’habite dans « ma » maison, en travaux depuis six années maintenant. Mais mes livres, eux, non. Ils sont restés dans cet abri vert, faisant valser son taux d’humidité et sa température ambiante en fonction des saisons, des intempéries et des journées à rallonge, leur imposant torture sur torture. Certains ont retrouvé la lumière du jour grâce à un carton qui s’était égaré au milieu des caisses de vêtements que l’on remise pour l’hiver ou pour l’été, d’autres ont trouvé place sur mes étagères de bois « premier prix », parce qu’achetés depuis mon installation en ces lieux, mais l’essentiel de ce qui reste de ma collection est toujours coincé dans ces maudits cartons. Et maintenant que je suis sortie de ce carcan d’obligations, que j’ai pu mettre un terme à ce qui dirigeait ma vie avec de mauvais préceptes, que diable puis-je bien attendre pour aller les délivrer de leur prison de papier kraft rigide ? A vrai dire, je ne sais pas trop…

J’ai juste un vague parallèle qui me vient à l’esprit : ma bibliothèque est à mon image. Morcelée. Quelques ouvrages à la vue de tous, sur des morceaux de bois simples, laissant paraître tout en voulant être, et d’autres profondément enfouis, cachés dans un abri de tôle sombre, n’aspirant qu’à prendre l’air, mais comme il est dur d’intégrer une maison en friche. Je vois ma bibliothèque à mon image. Partagée entre le passé et l’avenir, entre ce que l’on doit, ce que l’on peut et ce que l’on fait. Mais riche de choses à faire découvrir, à donner et à partager.

Consigne : réelle ou imaginaire, faite de vieux lambris ou de contreplaqué, rutilante ou vrai nid à poussière, votre bibliothèque devra au moins se retrouver citée dans votre texte, ou mieux, en être le principal objet.

9 réponses sur “Impromptus : Ma bibliothèque”

  1. en fait j’aurais dû écrire mon com’ des impromptus ici , je regrette tiens , mince alors , ch’uis nouille parfois!

  2. je me retrouve tout à fait ds ce rapport au livre, commencé des l’enfance, et se poursuivant tt au long de ma vie d’adulte… jolie lecture

  3. j’ai adoré, je ne sais pas si c’est parce que c’est le sujet ou ta manière de le traiter je me retrouve dans tes mots.

  4. @ Canard mécanique, merci.

    @ Homéo, ici ou là-bas, les mots et leur sens sont les mêmes 😉

    @ Sand, je t’en prie !

    @ Millie, il n’y a pas de plus beau compliment, merci…

    @ Joye, on ne peut pas plaire à tout le monde 🙂

  5. Je sais pas si c’est ta vraie bibliotheque. La mienne est dans le même état … Juste le schema inverse. Je range les livres dans les cartons et je les vends.
    Pour en acheter d’autres.
    Je ne garde que ce je risque de relire un jour ou que j’ai réellement envie de donner à mes enfants.
    Quant au reste ….

  6. Ma bibliothèque… ou plutôt mes bibliothèques…

    Ça commence, je devais avoir six ou sept ans. La bibliothèque de mes parents se trouve dans la salle-à-manger de la maison pavillonnaire vient d’être achevée par un menuisier. Elle est en merisier, douce au toucher et elle est vitrée. J’ouvre parfois les portes munies de clés en fonte, mais les bibelots familiaux (médailles du travail, médailles du basket, divers pièces d’étain) restreignent l’accès aux livres. Il y a là des Frédéric Dard, des Sartre, des Dumas, quelques Daniel Rops (un auteur chrétien), beaucoup de Marabout. La bibliothèque, remplie avant ma naissance, ne contiendra que quelques ouvrages supplémentaires durant ma jeunesse. Dont un Victor Hugo gigantesque de 1500 pages écrit par Decaux. Contre ce monde du livre-objet, livre-naphtalinisé, j’ai livré combat.
    J’achète des livres à partir de 11 ans. Mes parents m’en offrent, j’en reçois à Noël… Sans le dire, ma chambre devient sanctuaire. Les murs se remplissent de bouquins. Une, deux puis quatre bibliothèques créent une deuxième tapisserie, de mots celle-ci. Plus l’âge avance, plus je me renferme sur cette connaissance livresque. A 17 ans, j’en viens à asséner à mon entourage : « les livres sont mes seuls amis ». C’est Anaïs Nin qui le dit, je la prends au mot, elle qui aimait à s’entourer de bruit et de paroles, moi qui poétise sur un bureau.
    L’heure est au départ de la maison familiale. Je laisse les livres garder mon ancienne chambre (je les ouvre toujours, voire les parcours lorsque j’y reviens, je les salue, quoi !), j’en achète de nouveaux qui tapisseront mes vies successives. Toujours plus. Je ne les lis pas tous mais les tiens près de moi. Ils tiennent chaud, ils séduisent aussi les visiteuses. Je n’ai jamais eu aucune pièce sans livre. Même la voiture doit bien cacher un vieux roman de Colette. Une simple planche de bois, ce fut tout l’attirail durant le service militaire.
    Et puis je rencontre madame. Les bibliothèques se croisent, se jaugent puis se mélangent. Lors de notre mariage, nous donnons à nos amis les livres que nous avions en double. Il y en avait exactement 41. Qu’est-ce que c’est, les noces de 41 livres » ? Mieux que des noces d’or ? Je veux le croire.
    Aujourd’hui, je suis aux Etats-Unis, nous avons transvasé pas mal de livres de Paris. Des étagères se sont perdues durant le voyage transatlantique. Les piles de bouquins abondent. Nous donnons aux amis les livres que nous avons lus. Les anciens livres sont chez mes parents… Il doit y en avoir 4000 ou 5000, dans des cartons, dans le grenier. Ils ont conservé mes bibliothèques successives qui se retrouvent dans le couloir et dans le sous-sol. Mon père a construit une base de données indiquant leur place. Il les découvre et les lit depuis plusieurs années. Depuis mon départ de leur maison, en fait.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *