Impromptus : C'est par où ?

– … sépare ou…?

Je n’entends que la fin de sa phrase. Jusqu’à la matérialisation de ces mots dans mon oreille, puis dans mon cerveau, les idées erraient sans but, partant dans tous les sens, parfois à contresens, en pleine déraison. Je n’ai pas besoin de lui faire répéter. Je sais qu’elle va le faire d’elle-même, rien qu’en voyant l’expression de mon visage tourné vers le sien. Oui, je sais de quoi il en retourne : puis-je vraiment espérer quelque chose de cette histoire moribonde ? Ai-je réellement le droit de prendre en otage des êtres humains qui ne demandent rien d’autre que le droit d’être heureux ? Je n’y crois plus moi-même. Mais je ne veux pas ne plus y croire, je me l’interdis. C’est écrit, c’est l’amour de ma vie. Et si ce n’est pas l’amour, c’est ma mission. Coûte que coûte, même au prix de sa peau, et à celui de mon âme. C’est ridicule. Je m’en rends compte. Parfois. Et ce sont ces fois-là où j’attends la réponse à la principale question, celle qui me permettra de mettre un terme à tout cela (où est la sortie ?). Je l’attends toujours (libérez-moi, je vous en conjure…).

– Monsieur ? Monsieur ! Les deux petits qui se chamaillent tout le temps, on les sépare ou… ?

C’est l’ATSEM. Nous sommes en classe (nous sommes en classe ! Je suis pétrifié). Maternelle, moyenne section. Je dois absolument tout arrêter. Tout. Je deviens fou. Ce soir.

Consigne : Après tant de circonvolutions autour de la rondeur de vos jours, nous nous trouvons maintenant tout étourdis ! Perdus que nous sommes, nous nous demandons donc : C’est par où ?
Une petite contrainte supplémentaire à vos écrits : vous devrez nous montrer la route en utilisant obligatoirement 2 des 5 mots suivants écrits dans leur orthographe normale au singulier ou au pluriel : azimut, vecteur, but, contresens, déraison.

13 réponses sur “Impromptus : C'est par où ?”

  1. Les chamailleries des tout petits, ça ramène à la réalité. J’essaie d’imaginer l’ambiance sonore dans la classe, quelques minutes avant.

  2. – Chéri, réveille-toi, c’est ton chef… Il vient d’appeler, tu dois y aller…
    J’ouvre les yeux, je grogne pour le principe en quittant le rêve qui me transportait vers des vacances à la Jamaïque, à danser le reggae, puis me lève. Il est 7 heures du soir, j’ai dormi cinq heures. En quittant la maison, j’embrasse les deux derniers, Jean et Matthieu. Les jumeaux. A cinq ans, ils en font sept, toujours à poser des questions, à te remettre sur tes gardes d’adulte trop bien averti des choses de la vie. Leur mère et moi, on les a choisi, je veux dire, on a décidé de les garder après l’annonce de la grossesse tardive (c’était le mot du médecin) de Marie. Et dire qu’ils sont là, maintenant, avec leurs aînés, Marc et Luc, des dégingandés d’adolescents qui, à l’heure qu’il est, bossent sur leur dissertation. Je passe la tête par la porte de leur chambre et leur souhaite une bonne nuit. Assis l’un en face de l’autre, comme dans un bureau version 21ème siècle (mais c’est leur choix, leur chambre, on n’a rien à ajouter), ils me dévisagent un moment, comme surpris de me découvrir dans leur vie. Comme à chacun de mes départs nocturnes, le rituel se répète gentiment. On avait commencé, il y a dix ans, je crois, avec une histoire où j’étais le justicier masqué qui allait sauver le monde.
    Marc commence.
    – C’est par où que tu vas, cette fois-ci, papa ?
    – Du côté du bien et du beau, mon grand. Tu le sais bien.
    – Salut, bon courage, ajoute son frère…
    S’ils savaient, si tout le monde se doutait, si je pouvais enfin parler… Mais mon univers, c’est celui du secret, du silence, des mots qu’on pèse, des muscles qu’on forme, de la souplesse du corps et de l’esprit qu’on exerce. « Le but, c’est le guide », répètent les collègues, comme une règle d’airain, un évangile… Je tourne la formule dans tous les sens jusqu’à la blanchir, à la désosser, lui enlever la moelle jusqu’au trognon… J’aime bien ce petit jeu à pétrir pendant les heures d’attente. Quand il fait froid, comme ce matin. Pour se concentrer sur l’essentiel, on m’a dit pendant la formation, aller droit, éviter les contresens de l’esprit…. Je me rappelle notre instructeur, planté dans l’estrade et qui nous fixait, les cinq volontaires à qui il restait une semaine de stage.
    – Je dis ça, hein, ça a l’air de grands mots, qu’il clamait presque, le costaud en jean-sweat-shirt. Vous allez rigoler, l’histoire du zen, parler de Bouddha… Mais c’est le chemin qui est important… Ce n’est pas le but…
    Après sa petite conférence, il m’avait pris à part.
    – Ecoute, Pierre, je sais que tu as dû me trouver un peu abscons, tout à l’heure, ça a dû déranger ton esprit scientifique. Mais mon boulot, c’est que vous soyez concentré au moment « t »…
    Il s’était ensuite embrouillé dans une histoire de vecteurs, en y incluant des « forces » et des « azimuts », toute une bouillie sortie de ses cours de physique de collègue y passait. Il essayait d’être sympathique avec moi. Il parvenait juste à éveiller ma commisération.
    Je remue doucement le bras droit, engourdi, et je tire une barre chocolatée de la poche de ma parka noire. Il est quatre heures maintenant, je viens de remuer plus de pensées qu’il n’aurait fallu. Depuis quelques mois, d’ailleurs, je n’arrête plus. Le moindre évènement prend des proportions inouïes, me plonge dans la stupeur ou attise des souvenirs tordus au fer rouge. Rien n’y parait à l’extérieur. Bon père de famille je reste, mélange de tranchant avec les grands et de douceur enveloppante avec les petits. Me femme ne s’était aperçue de rien, les contrôles incessants au boulot étaient passés sans difficultés. Je cache, je résilie (de résilience), pourraient ajouter les psychologues qui nous rencontraient depuis un an. Histoire de voir si nous résistions en milieu stressant.
    Pour faire bref, j’avais conclus il y a une semaine que je menais une double vie… J’étais à la fois cet automobiliste responsable, respectueux des limites en tous genres, qui roulait sur une autoroute balisée et ce chauffard qui avait décidé de foncer à contresens sur cette même autoroute. Pour voir ce que ça fait de risquer tout d’un seul coup, de défier le flux qui entraîne, qui charrie.
    J’avais l’impression que j’étais au péage ce soir.
    – Morvan, préparez-vous.
    L’ordre du capitaine me sort de cette maison à plusieurs pièces que je parcours durant les nuits de veille. J’émerge de ces pensées obliques en serrant un peu plus fort la poignée du fusil qui se réchauffe contre mon torse. Je connais mon travail. J’appuie l’œil droit contre la lunette longue distance. Il est cinq heures, Neuilly s’éveille… Je distingue deux enfants qui se chamaillent… L’institutrice est endormie, assise contre le mur. Une femme sépare les gamins, ça doit être l’assistante. Virginie Bernardin, c’est son nom. Je la suis depuis trois jours, son dossier raconte sa vie. Elle est ATSEM, une fonction bien utile pour soulager les instits, c’est ma femme qui le dit. Celle qu’on a eu en moyenne section maternelle a bien aidé les jumeaux à grandir chacun de leur côté. En déplaçant la visée de quelques millimètres, j’aperçois Hervé Bonhomme. Le preneur d’otages. J’ai décidé de l’appeler toujours par son nom, pas « human bomb ». Pas comme mes collègues. Il vient de lever la tête vers Virginie Bernardin, lui parle, je ne lis pas sur les lèvres mais il n’a pas l’air agressif, il doit être épuisé, 48 heures de veille. Puis il baisse les yeux et sa tête penche en avant. Il s’est endormi. Je l’observe quelques secondes. Je connais, à lui aussi, son dossier par coeur. Bonhomme, enfance heureuse décrite en dix lignes, parents responsables en vingt mots puis l’âge adulte. Le concentré de psychologie comportementale afin que j’anticipe ses réactions, que je me mette dans la « peau de… ». J’ai eu trois jours pour me familiariser avec ce chômeur, licencié il y a un an, revenu chez ses parents, célibataire…
    Hier, après avoir rejeté la proposition de sortie du commandant, il a récité un poème… Un truc sur la rondeur des jours, l’enfermement que provoquait chez lui ces journées qui se repliaient sur elles-mêmes, comme il voulait sortir de la spirale du quotidien…
    Je respire par saccades et le mouvement expulse Hervé Bernardin de ma visée.
    – Commandant, il dort maintenant.
    Je dis.

    (bulletin radio, flash de 5h 15)
    « La bombe humaine vient d’être neutralisée
    Hervé Bernardin, qui retenait en otage une classe de moyenne section maternelle à Neuilly depuis trois jours vient d’être tué par la section du RAID il y a un quart d’heure. L’officier de police qui l’a neutralisé a ensuite retourné l’arme contre lui mettant fin à ses jours. »

  3. Bien réfléchi : vais la faire brève. Suis sidérée de ce que la Cocotte, toi et Yibus arrivez à sortir sur une consigne… Epatée, bluffée ! C’est ou qu’on trouve les consignes ??? 🙂

  4. @Plume j’ai pas commenté les impromptus parce que sur le coup je n’ai pas su quoi dire, d’ailleurs là maintenant je ne sais tjrs pas quoi dire…. parfois nos pensées sont ailleurs et y’a rien à faire notre esprit fait ce qu’il veut!
    j’ai bien aimé ton texte , avec un petit sentiment de malaise (comme lors de la lecture
    de « sur le rythme j’impulse »).

    @Yibus ton texte est très poignant! rebondir sur les différents thèmes proposés ces dernières semaines, et sur le texte de Plume vive , tout cela sans que ce soit « tiré par les cheveux », j’aime beaucoup ….

    je n »ai pas écrit sur ce thème donc je vais m’y mettre (prochainement ici!)

  5. Homéo, merci de ta fidélité, ça fait vraiment plaisir…

    Ma Cocotte, bon retour parmi nous !

    Spasmodik, on ne te voit pas trop dans le coin, c’est agréable pourtant !

    Gino, j’ai toujours les sons qui me viennent aux oreilles quand j’écris… c’est peut-être pour ça que le prochain thème m’a déjà largement inspirée…

    Yibus… je t’ai tout dit par mail… j’aime.

  6. j’ai été curieux, suis allé voir du côté du site « officiel » des Impromptus… Andante, le thème, il m’a inspiré aussi…Tu publies lundi… ?

  7. « impromptu »… Voilà un adjectif qui a tendance à tomber dans l’oubli.
    Comme tant d’autres.

    Heureusement que vous êtes là.

  8. Je ne sais pas comment tu fais pour arriver à écrire avec des consignes aussi vagues. Bravo. Je serais bien incapable d’en faire autant.

  9. bon je suis en retard de 2 semaines mais voilà mon « c’est par où? »

    Aujourd’hui c’est Mom’s day ! Je suis admise par mon grand 9th grader à suivre ses cours du matin.
    Je me gare sur le parking des dernières années et par mal chance le propriétaire de la place est juste derrière moi. Comme je me fais klaxonner, je cède ; ben oui c’est SA place, je ne peux pas lutter.
    Finalement je me gare sur une place « staff », on dira qu’à défaut d’être étudiante je serais prof !
    Signature d’admission, étiquette à coller sur ma poitrine, errance dans les couloirs à contresens pour que mon grand prenne ses affaires dans son locker, course pour arriver dans la classe avant la minute de silence (elle sert aux croyants à faire leur prière et au non croyants à faire semblant) ….Ouf ! Je rentre discrètement et m’installe au fond de la classe. Je suis la seule maman, mince il ne va pas être super ravi mon grand ou alors si, en fait j’ai compris qu’il avait accepté ma présence pour m’utiliser. Ben oui il va parler en français avec moi et ça c’est top la classe pour frimer devant les filles.
    Les annonces du matin se font lancinantes, je ne comprends pas tout, voire rien … Puis l’allégeance au drapeau : debout la main sur le cœur et ils énoncent distinctement les mots répétés depuis leur plus jeune âge :« Je jure allégeance au drapeau des États-Unis d’Amérique et à la République qu’il représente, une nation unie sous l’autorité de Dieu, indivisible, avec la liberté et la justice pour tous. »
    Je n’ai pas de chance, le premier cours est le cours de math. La prof a déjà dessiné au tableau des lignes, des flèches, des angles, etc.
    Mais qu’est ce que je fais là ? Comprendre le but des cours de math dans ma propre scolarité m’était difficile mais là, ce matin, après ce week-end merveilleux, vraiment qu’est-ce que je fais là ?
    C’est par où la sortie ?

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