Impromptus : Tout est musique (andante)

Premier tableau

Elle s’envole, légère, mordorée, diaphane. Elle tourbillonne, réalise des arabesques compliquées dans un ciel sans couleur, d’un blanc parfait, d’une éclatante pureté. Elle s’élève, puis redescend, jusqu’à frôler le sol de ses frêles extrémités, sans jamais le toucher réellement. Elle continue son voyage aérien et puise dans le souffle du vent l’énergie nécessaire à la réalisation de son périple. Elle virevolte, rend visite à son ami l’oiseau, dépose un baiser sur sa compagne la branche, jette un regard sans yeux vers l’horizon, son seul but à présent. La lumière décroît, doucement, sensiblement, lui donnant un éclat différent, encore plus doré, davantage précieux s’il est possible. Ses acrobaties se font plus audacieuses, au fur et à mesure que le vent la pousse, la soulève, la malmène avec de plus en plus d’intensité. Elle finit sa vie de la plus belle manière qui soit, en parcourant le monde et ses merveilles, donnant le sourire à l’enfant qu’elle croisera, une rêverie à l’adulte qui la contemplera, un jeu éphémère au chien qui tentera de l’attraper. Elle représente bien plus encore, témoin de ses ancêtres, symbole d’un renouveau à venir, elle met un terme à ce qui doit finir. Elle meurt dans une saison des plus douces, des plus chaleureuses de par ses couleurs, des plus sensibles de par les souvenirs qu’elle offre. Elle vit le dernier souffle de la brise qui l’accompagne dans une fin de journée aux teintes rose-orangées, parfait linceul de gaieté. La feuille d’automne s’en va, sans autre bruit que celui de son amant le vent, finir sa vie.

Second tableau

Il est paisible. Les images qui s’agitent derrière ses paupières n’ont pas raison de sa respiration apaisée. Et apaisante. Le simple fait qu’il soit à proximité, là, à quelques centimètres de moi, me tranquillise. Il me rassure. Avec lui, je n’ai plus peur. Plus rien ne peut m’arriver. Je regarde mon ange se ressourcer. Après avoir puisé dans mes bras l’énergie de l’amour, il récupère dans ceux de Morphée, pour être encore plus vaillant, plus chevalier servant, demain dès l’aube. Il se sert de ce qu’il pêche au cœur de la nuit pour panser mes blessures. Elles sont nombreuses, mais ne lui font pas peur. Il est résistant. Bien plus résistant que ces sales petites plaies béantes, ne donnant comme spectacle que méfiance et crainte. J’ai commencé à me soigner seule, puis j’ai bien vite compris. Je ne le savais pas, avant. Mais dès lors que je l’ai lu, dès lors que je l’ai laissé poser sa main sur moi, dès lors qu’il m’a chuchoté ses mots à mon oreille, j’ai su. La vie se vit pour soi. Mais la vie se profite à deux. Et plus, si affinités. Je le regarde se reposer, reposant. Aussi doux qu’une envolée de notes au piano, aussi tendre que l’herbe au printemps, aussi dévoué qu’un ami de cent ans. Je laisse mes doigts glisser dans ses cheveux courts, je ferme les yeux. J’écoute. Son souffle éveille des milliers de choses en moi. Sa peau me parle, m’appelle, m’aime, me désire. Il bouge, un peu. Je dépose un baiser sur ses lèvres, léger. Il bouge à nouveau. Sa main droite se raccroche à ce qu’elle trouve, sa main gauche se pose instinctivement sur ma joue. Il sort de son sommeil comme il est entré dans ma vie, vite et en toute beauté. Il me sourit. Je m’abandonne.

Troisième tableau

Le paysage défile à toute vitesse derrière la vitre embuée. Les gouttes de pluie se pressent contre le carreau et modifie les images qu’elle perçoit par la fenêtre. L’autoroute est déserte, le ciel est gris et bas. Il fait froid, derrière la chaleur artificielle qui étouffe l’habitacle. Il fait froid à l’intérieur d’elle aussi. Elle se pelotonne contre son siège, tentant de se réchauffer un peu. Elle se laisse bercer par les bruits et les mouvements de la voiture. Elle commence à s’assoupir. Pour être à moitié réveillée par un morceau de piano. C’est l’autoradio ou sa mémoire ? Elle connait cet air, il l’a bercée plus d’une fois. Coïncidence ? Attentive, elle déguste les notes une à une, sans même chercher à se réveiller totalement. Elle plonge dans un univers qu’elle a quitté il y a bien longtemps déjà. Il y fait chaud, quelque soit le jour de l’année. Elle y entend des rires d’enfants, un chant féminin, réconfortant. Elle y sent des odeurs de cuisine douces et tenaces. Elle y voit des jeux, des marelles et des balançoires. Elle se souvient des arbres, des pelouses, des rosiers. Et de la cabane. La cabane. Celle-là même où… son cousin, son amour, son chéri, lui a ôté ce qu’il lui restait d’innocence. Le dernier jour passé dans cette oasis. Le dernier jour qui marquera à jamais le reste de sa vie. Elle ne lui en veut même pas. Elle a pitié de lui. Que de chemin parcouru pour en arriver là… La chose qu’elle regrette le plus, c’est de n’avoir jamais pu remettre les pieds dans cet espace éclatant de vie, refuge de ses souvenirs et berceau de sa blessure. La musique s’est arrêtée. Elle ouvre les yeux, la pluie est toujours là.

Consigne : « Tout est musique. Un tableau, un paysage, un livre, un voyage ne valent que si l’on entend leur musique. » (Jacques de Bourbon Busset). Laissez cette plage musicale vous inspirer un récit, une histoire, un sonnet, un poème, une chanson… Andante à écouter chez Ondine, qui (re)produit de superbes choses…

Le second tableau est une dédicace personnelle…

7 réponses sur “Impromptus : Tout est musique (andante)”

  1. Le morceau passe en boucle sur l’ordinateur… Aussitôt réveillé ce matin, il était 7h02, je suis descendu et, après un café descendu d’un coup, j’ai appuyé sur une touche et je l’ai découvert. Il est 10h38, on doit en être à la 50ème reprise.
    La chanson, c’est « let me go », reprise par Nouvelle Vague. Une voix de jeune femme, au rythme de la bossa-nova, on entend des voix d’enfants au début, dans une cour d’école, et sa mélodie graineuse, basse et sensuelle me rappelle ces matins de printemps à Washington…
    Il y a cinq mois, j’étais en train d’écrire mon premier roman, une histoire quoi. Mais quel mot puissant… Une histoire. Je suis allé au bout du chemin, en écoutant tous les matins cette chanson, et ses copines, sur le CD. Je sortais de 4 heures de sommeil, j’étais bien, après avoir construit dix pages durant la nuit… Je savais que je recommencerais le jour suivant et encore celui d’après. Je n’avais jamais fait autre chose que des articles ou des nouvelles d’un seul jet et j’étais en train de bâtir une cabane, nuit après jour. Une histoire qui se tenait sur la durée…
    Aujourd’hui, j’ai peur. De recommencer, de vivre à nouveau ces moments d’enfermement… Le film dans la tête quand tout le monde dort, le plaisir d’être dans ses murs, un frisson qui travers le corps quand la page est bien balancée. J’ai peur de devoir ne rien faire d’autre pendant des heures, de devoir choisir entre ça et lire les mots des autres. Que ce ne soit pas aussi bien que les premières fois, que ces dizaines de nuits à trembler (un peu) que ça ne se reproduise pas. Et puis ça vient, et on se contient à peine de sourire. C’est rien qu’une histoire à la con, hein, faut pas croire aux sommets du langage et de l’expression et du dedans vers le dehors. On laisse ça pour l’instant à des mots qui tournoient et sont si légers qu’ils se posent comme des feuilles d’automne. On laisse ça à des impros qui libèrent.
    J’ai peur du travail que ça requiert… Le plus beau roman est celui qui n’est pas terminé. Alors, va pour la 70ème version de « let me go »… Laisse-toi aller, garçon… C’est dingue, écouter cette chanson ne produit pas d’overdose mais le souvenir de ces jours de manque et de désir… La fraîcheur du matin et ne pas savoir ce qu’on va découvrir derrière le mur, de lacher ses petites inventions… Mais ça a déjà été fait, je l’ai fait. Alors, je vais y aller et vous laisser, en marchant, en tâtant le terrain du bout des souliers, même si j’ai un peu reconnu la route, vu à quoi ressemblait le paysage…
    Ce matin, je commence mon deuxième livre.

  2. @Plume bon vraiment je peux pas , enfin si je peux pour le premier et le second tableau c’est magnifique , la fin ben c’est pas magnifique alors je…….

    @Yibus Bravo t’y retourne vite je veux lire

    @ Plume j’ai pas eu l’inspiration pour être à temps aux impromptus , tu me fais une petite place chez toi? j’ai écris ce matin , je dois le taper , dès que j’ai le temps….

  3. Très joli texte en 3 mouvezments, avec des tonalités plus ou moins légères
    Un troisième mouvement fort et corsé où la gorsse caisse se mèle au piano,
    un première mouvement très aérien où je verrai bien de la flute trversière, et un deuxième mouvement amoureux ù le piano se suffit à lui même ;-))
    Bonne soirée Plume

  4. J’ai été particulièrement inspirée par ce thème… et après avoir lu la production d’Ondine en particulier, je me suis dit que peut-être pas assez encore…

    Homéo, ces pages sont tiennes, tu le sais 😉

    Pandora, merci pour l’analyse, elle colle bien…

    Yibus, as usual, je suis sous le charme. Comme il a déjà été si bien écrit ci-dessus : vite la suite !

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