Impromptus : Pseudo

Le bip me sort du réveil. Douloureusement. J’ai la tête comme une grosse courge et cette interruption intempestive de mon sommeil ne va pas arranger son état. Le bip, c’est la sonnerie de mon portable, me signifiant l’arrivée d’un message écrit. Ce bip, je l’entends depuis plus de dix ans déjà et encore pour de nombreuses années encore, si j’en crois le puits sans fond d’inspiration qu’est devenu mon cerveau et les acclamations joyeuses provoquées par ce qu’il peut produire. De jour comme de nuit, le bip rythme ma vie professionnelle. Je suis pseudo-créateur. Depuis 2011. Autant dire un bail n’est-ce pas ?

Et ce métier, même s’il me pèse parfois lourdement sur les épaules, comme sur les neurones (et sur les paupières), me permet de vivre plus que correctement aujourd’hui. Avec l’engouement du peuple pour les nouvelles technologies et surtout, les nouveaux modes de communication, certaines boites spécialisées dans le domaine de l’Internet ont reniflé le bon filon. Dont une, particulièrement, qui a décelé dans ce marché en plein essor une tendance à la mode et qui n’est pas prête de s’essouffler : l’écriture en ligne. L’écriture en ligne, c’est un concept qui regroupe les blogs, sites et autres supports « ouebesques » dans lesquels, connus comme anonymes, beaucoup s’épanchent sur leur vie respective, ouvrent les vannes de leur rancœur, souhaitent s’insérer dans un créneau d’amitié virtuelle ou encore faire part d’un quelconque talent pour que tout le monde s’extasie et/ou en profite. Un marché inépuisable, vous ne trouvez pas ?

Alors, à la sortie de mes études de Lettres, en panne de pistes à exploiter pour trouver l’idée du siècle à ciseler dans un nouveau roman, m’engager dans des études plus poussées en vue de finir derrière la caisse d’un snack-bar ou tout simplement décrocher un métier classique et ennuyeux à mourir, me permettant à peine de partir une semaine annuelle au soleil, je passais mon temps à rêvasser dans les parcs, les cafés, sur mon canapé, un bouquin à la main, une revue dans le sac, un gratuit sous les yeux. Et pas grand-chose dans le ventre. Contrairement à mon verre. C’est alors que j’ai vu une petite annonce qui m’a interpelé. « Société en pleine expansion sur la toile recherche un penseur pour une nouvelle activité ludique et lucrative ». Accrocheur et mystérieux n’est-il pas ?

J’ai donc emprunter le téléphone de la voisine (laquelle payait régulièrement ses factures, elle) afin d’en savoir un peu plus sur le contenu de ce poste de « penseur », que j’imaginais assez loin de la position bien connue de l’œuvre d’art, quand bien même mes velléités de fainéant se satisferaient d’une telle opportunité. Laconique, la standardiste sans sourire me planta au bout de quelques minutes de conversation surréaliste, avec un rendez-vous pour le lendemain, sans même s’assurer de mes disponibilités. Curieuses manières. Mais les temps étaient durs, ceci expliquait cela: ceux qui veulent travailler ravalent fierté et vie quotidienne : ils se rendent disponibles ou bouffent de la merde. Réjouissant non ?

Je suis donc allé d’un pas lourd au rendez-vous et là, le surréalisme du bref entretien de la veille s’est rappelé à ma mémoire. Tout collait : les murs aux couleurs électriques, le mobilier tellement ultra-design que ça en faisait mal aux yeux, les Friday Wear mélangés aux Azzaro propres sur eux, les espaces de travail cloisonnés au milieu d’un immense plateau de travail commun… Et le type qui s’est avancé vers moi, le cheveu hirsute et l’œil hagard, débraillé, se présentant comme le fondateur de Netwriting, la nouvelle coqueluche des internautes pétris d’idées à développer par le verbe. Une poignée de main étrangement ferme par rapport à la première impression laissée et quelques pas plus tard, et me voici dans un bureau bocal, auquel personne ne fait attention, mais qui donne le tournis à force de voir par les vitres la multitude d’intervenants de cette jeune société prometteuse vaquer à ses affaires. Ca ne vous donne pas le mal de mer à vous ?

Enfin, après quelques explications, j’ai pu apercevoir la lumière et décevoir à jamais mes velléités. Le poste de penseur était bien un travail à temps complet (et c’est peu dire), qui ne nécessitait aucunement la maîtrise parfaite de tous ses muscles afin de ne pas finir tétaniser par l’immobilisme, mais bien une réactivité certaine des neurones et une imagination sans réserve. A l’évocation des qualités requises pour la fonction, je me suis quelque peu détendu et cela a du se voir, car mon interlocuteur s’est détendu à son tour et contre toute attente, nous avons finalisé notre future et fructueuse collaboration à l’issue de notre entrevue. En sortant des bureaux de Netwriting, j’étais le penseur universel, la clé de voûte des activités en devenir de la société, la pierre angulaire du chiffre d’affaires qui allait booster la structure et faire terminer sa dénomination commerciale dans la bouche des traders. Ce n’est pas séduisant ?

Comment en est-elle arrivée là ? Par une gestion des plus stricte et fine, un travail acharné de chacun des collaborateurs et au déploiement de toutes mes capacités de créateur littéraire. Si vous n’avez pas encore bien compris quelle était ma mission, je vais vous l’expliquer en quelques phrases : un (ou une) internaute souhaite développer ses contacts, son goût pour l’écriture, trouver une alternative au suicide, à son dégoût de la vie ? Une inscription en 10 secondes chrono sur le site Netwriting et le (ou la) voilà devant une plate-forme d’outils sophistiqués mais totalement accessibles au plus grand nombre et surtout, la cerise sur le gâteau, et ne coûtant qu’une centaine d’euros supplémentaire au total H.T. de l’abonnement décennal (payable annuellement), un professionnel inspiré se penche sur la grille que vous avez remplie et qui indique vos aspirations, vos préférences, vos côtés sombres, et trouve le pseudo qui collera le mieux à l’équation « ce que vous êtes » + « ce que vous souhaitez paraître » = « ce que vous souhaitez faire ». Ca vous tente ?

Face à la recrudescence des demandes, et à la médiocrité de ceux qui m’ont rejoint par la suite, je suis toujours seul à assurer cette fonction, et l’un des rares à exercer dans le pays aujourd’hui, et je suis maintenant ce qu’on appelle d’astreinte. Je suis grassement payé pour. Jour et nuit, si tant est que le client paye pour ce service supplémentaire de présence permanente, je réponds, fidèle au poste, aux besoins les plus excentriques, les plus sages, les plus inattendus, les plus doux. Je lis, je m’immisce, je respire une essence, et tout cela à distance, quelque soit l’heure, mon état de santé, mon état d’ébriété, mon état sentimental, mon état général. Je lis, je m’immisce, je respire chaque essence, je cerne, au plus profond, au plus intime, et je livre ce que vous êtes, ce que vous demandez, ce que vous attendez… en un ou plusieurs mots, crus ou tendres, toujours ciblés, jamais à côté de la plaque. C’est mon métier. Et je le fais bien. Contenu du message de cette nuit : « Femme, 39 ans, divorcée, 2 enfants, bibliothécaire, éléments principaux : tendre, en attente, torturée. Pour plus de renseignements : http://netwriting.net/pseudosearch/profil15789.htm ». Un bon repas pour mon appétit créatif, non ?

Consigne : Vous êtes pseudo-créateur, un nouveau métier en vogue depuis l’avènement de la blogosphère qui consiste à fabriquer des pseudonymes aux blogueurs qui le demandent. Racontez-nous comment vous travaillez et procédez, le ou les pseudonymes qui sont les plus courus actuellement… Ou bien écrivez une ode aux pseudos qui vous font rêver, que ce soit le vôtre, ou n’importe lequel, existant ou imaginaire.

5 réponses sur “Impromptus : Pseudo”

  1. De retour sur votre blog que je me suis permis de « linker » sur mon petit blog, encore l’émerveillement devant votre écriture et votre regard sur le monde.
    Amitiés virtuelles.

  2. y a vraiment que moi pour avoir un pseudo auusi basique que le mien …. 😉
    j’aime bcp ce texte, une fois de plus

  3. salut Plume vive,
    Beau texte mais je suis frustré… J’aurais bien aimé des exemples de pseudos avec l’explication et tout ça…
    Bref, je suis allé à l’adresse de la fin et ça ne mène vers rien, enfin si, un truc internet.
    Sinon, je passe mes tours d’impromptus jusqu’en janvier (j’ai 200 pages à écrire d’ici au 31 décembre, tu vois le genre…).

  4. Cyril, je suis vraiment flattée. Merci.

    Sand, basique, basique… c’est vite dit 😉

    Ros’, ta double proposition me va droit au coeur ! Merci…

    Yibus ! Noooooooon ! Comment vais-je faire, sans le plaisir de lire tes impromptus sous les miens… pour te punir de vouloir bien travailler, je vais peut-être réfléchir à une suite…

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