Impromptus : Dans les étoiles

Elle la regardait droit dans les yeux, horrifiée, ses pupilles dilatées par la rage et la confusion, qui dansaient comme des lucioles endiablées. Fanny se sentait toute petite face à elle, dans ces conditions. Sa guide terrestre la terrorisait à un point tel ce matin qu’elle ne savait même plus aligner deux pensées dans son esprit. Norma baissa son regard perçant, ferma les yeux, plongée dans une intense réflexion.

– Je pensais juste… commença Fanny.

– Arrête, inutile de tenter une explication qui ne me mettra que plus en colère, trancha son interlocutrice. Tu connais son utilité, sa fonction première. Tu n’avais pas le droit de la voler de la sorte…

– Je ne l’ai pas volée ! s’indigna Fanny. C’est la mienne, c’est mon guide astral. Tu n’as pas le droit, toi, de me dire que je l’ai volée. Je l’ai juste gardée contre mon cœur, tendrement, longtemps, et quand j’ai rouvert les yeux …

– Non, ce n’est pas de la tendresse, ni de l’affection, que tu as envers elle ! répliqua Norma. Ce n’est que crainte et incertitude ! Ainsi, de la conserver contre toi te donnait certainement l’illusion de pouvoir lui insuffler ce que bon te semblait…

– Comment peux-tu dire ça ? Fanny perdait pied. Ce n’est pas vrai ! Tu connais comme moi les raisons qui font que nous nous tournons vers elles. Je sais bien que ce n’est pas moi qui vais lui dicter ce que j’ai envie d’entendre, elle n’est pas là pour ça. Et ce n’est pas ce que je lui demande, en plus, ajouta fanny, vexée.

Norma inspira profondément. Elle se souvint avec quelle rapidité Fanny avait réussi à entrer en contact avec son guide astral, alors que beaucoup tâtonnent, interpellent des auras qui ne sont pas à eux, vont de déconvenues en déceptions, finissant même par penser ne pas être veillés du tout. Mais Fanny avait des prédispositions pour cela. Elle promettait même d’être une guide terrestre parfaite. Jusqu’à cet incident.

– Fanny. Chacune de tes émissions est d’une pureté inconcevable, ce qui fait que tu as plus que quiconque la facilité de communiquer avec tes guides, astral comme terrestre, de recevoir les réponses de l’univers, dès que tu projettes l’un de tes vœux ou l’une de tes demandes. Tu es la reine des coïncidences et des signes révélateurs, chers à notre croyance. Pas une journée ne se passe sans qu’elle soit jalonnée par un évènement ou un clin d’œil qui te permette d’avancer dans ta quête personnelle. Tu trouveras toutes les réponses. Toutes celles qui te seront bénéfiques, car telle est la loi de nos traditions spirituelles. Mais ce que tu as fait ce matin démontre un malaise, un problème dans ton évolution que nous devons absolument clarifier. Raconte-moi.

Fanny tremblait à présent. La mort de son père, puis le décès de sa grand-mère, l’avaient menée vers son guide terrestre. Elle était à l’époque à la recherche d’une aide qui lui aurait permis d’assimiler l’enseignement à tirer au travers de ses douleurs. A force de travail intérieur, elle avait réussi à accueillir les émotions de manière à ne pas les laisser l’écraser, afin de les utiliser dans une force personnelle, créatrice comme introspective. Elle avait grâce à cela réussi à se délester de la plupart de ses mécanismes autodestructeurs, un à un, comme on déjouerait une série de casse-tête chinois avant l’accès au Graal. Pas tous, non, mais pas mal, déjà. Pratiquement plus de phrases assassines prises comme des vérités, plus d’idées toutes faites sur ce qu’elle était capable ou non de faire, une capacité prodigieuse à faire des choix en fonction d’elle, et non plus de ce que pourraient penser ou lui imposeraient les autres, se profilait à l’horizon. Elle avait presque atteint la connaissance de son projet de vie. Les pièces du puzzle s’assemblaient, lentement, mais sûrement. Elle savait désormais qui elle était, transformer la souffrance pour qu’elle soit source plutôt que puits, se poser les bonnes questions pour tenter de trouver son chemin, entrevoir les signes du destin et de la vie pour encore mieux y parvenir. Et donc, par toutes ces avancées, elle savait maintenant demander. C’est de cette manière qu’elle a rencontré son guide astral. Norma l’avait dirigée vers la réalisation de cette prouesse, mais Fanny était bien consciente d’être seule à l’origine de sa communication avec son guide astral. Elle n’en était pas peu fière, d’ailleurs. Depuis la première fois que Fanny avait émis, une douce chaleur s’était emparée d’elle. Cela facilitait tout le reste, bien entendu.

D’un coup, Fanny fondit en larmes. A la simple idée qu’elle ait pu gâcher quoi que ce soit, Fanny se trouva dans un état de détresse profonde. La meilleure occasion pour mettre en pratique ce qu’elle avait appris ici. Elle ressentit pleinement son chagrin, en savourant difficilement chaque grain, comme des particules de sable dans une gorge desséchée. Il ne fallait pas tenter d’oublier ou de minimiser, au risque que l’impact brut de l’évènement ne diffuse longuement son venin. Elle allait avancer grâce à cette épreuve, pour grandir. Elle avait les yeux fermés, paupières plissées à un point tel qu’on aurait pu se demander si elles arriveraient à se désolidariser un jour. Elle était concentrée, motivée par ses réussites antérieures et par son projet de vie, durement visé, presque déterminé. Ce faisant, le guide astral s’échappa de sa poitrine, avec lenteur et grâce, diffusant une faible lueur autour de lui, palpitant d’un léger voile laiteux, doux, rassurant et protecteur.

Norma posa ses mains sur celles de Fanny. Elles étaient chaudes et rafraîchissantes à la fois. Comme le baiser d’une mère sur le front de son enfant fiévreux. Fanny ouvrit ses yeux et posa son regard embué sur sa guide terrestre, laquelle affichait un sourire tendre et maternel.

– Ton guide astral a repris sa place. Mais Fanny… qu’elle qu’ait pu être ta détresse, tu ne pouvais pas agir de la sorte. Je sais qu’aujourd’hui, tu es dans une période où mille questions se bousculent, où tes lendemains seront éprouvants, mais tu es aussi bien entourée. Tu as également obtenu de toi-même des choses impensables il y a encore quelques années, des acquis qui t’ont permis d’aller plus loin que le quand-dira-t-on, la bienséance, l’empathie et l’abnégation. Ne t’arrête pas Fanny. Continue à t’aimer. Tu n’en aimeras que plus les autres. Et surtout, tu pourras faire ton bonheur autant que le leur.

Fanny souriait doucement. Elle savait déjà tout ça. Le plus dur était surtout de maintenir les idées à flots dans les moments de doute, et de continuer vaille que vaille. Elle savait ce qui s’était passé ce matin. Prise dans un tourbillon de folie, où on lui demandait tour à tour d’envisager l’avenir, de jouir du moment présent, de faire confiance, de se préserver, de vivre intensément mais sans blesser quiconque, elle n’avait pas su quoi demander. Elle était perdue. Tellement ensevelie par des tonnes d’émotions qu’elle n’avait pas su quoi dire face à son guide astral, une fois le chemin vers lui parcouru. Elle avait regardé sa douce lumière pendant un moment, confortablement installée sur son lit, dans sa chambre aux murs blancs, les volets mi-clos laissant filtrer les rayons matinaux du soleil avec parcimonie. Elle l’avait longtemps admiré, tournant autour, essayant de faire le tri dans ses idées. Elle n’avait pas réussi à défricher le champ de question, ni à déchiffrer ce qui était plus important que le reste, dans tout ce capharnaüm de nouveautés.

Après avoir expliqué tout ça à Norma, Fanny se sentit mieux.

– Je voulais qu’elle me donne l’inspiration au moment où j’en avais le plus besoin, dit-elle. Je ne voulais pas la quitter au risque de rater un signe, une onde, un souffle. Je me suis endormie. J’ai rêvé de tout ça, d’elle, aussi. Et lorsque je me suis réveillée, tu étais là, à me contempler. Je n’ai pas réalisé tout de suite ce que j’avais fait. C’est seulement maintenant que je me rends compte de l’importance de mon geste. Et de ce qu’il signifie. Au-delà du fait que j’ai monopolisé un canal de communication qui aurait pu être vital à un autre, j’ai manqué à mes principes. Savoir demander. Pour avancer seule, par mes propres moyens.

Elle referma les yeux, puis mentalement, elle reprit le chemin vers son guide astral. Elle parcourait cet univers avec une facilité déconcertante aujourd’hui. Elle regardait autour d’elle, chaque connexion effectuée, chaque réponse obtenue, fil déroulé, chemin indiqué. Elle la vit, soudain, ralentit son allure, et l’admira de nouveau. Tellement généreuse, tellement belle, tellement… elle. Elle lui posa sa question. La réponse fut immédiate dans son esprit. « Fonce, prends ce que l’on t’offre, ne pense ni aux passés, ni aux futurs. Prends, donne, et ne te pose pas de question. La vie peut-être belle parfois. En fait elle l’est toujours, c’est simplement vous qui cessez de la voir comme telle, parfois ». Son projet de vie était là, sous ses doigts. Avec un soupir de bien-être, elle rouvrit les yeux, et la remercia silencieusement.

Son étoile.

4 réponses sur “Impromptus : Dans les étoiles”

  1. Ce texte est extraordinaire, je l’ai lu deux fois et j’y reviendrai souvent parce que je n’en ai pas encore lu toute les subtilités.
    Très beau 🙂

  2. Je suis du même avis qu’Homéo, je crois que je reviendrais lire une seconde fois pour en saisir toutes les subtilités. Un texte très dense et initiatique, et d’une réelle beauté. J’aime beaucoup en tout cas. Dis-moi : as-tu jamais songé à te faire éditer ?

  3. Intrépide, je ne compte plus les personnes qui m’ont demandé la même chose… très honnêtement, le monde de l’édition est une jungle dans laquelle je n’ose même pas imaginer me jeter… merci pour les compliments 🙂

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