Impromptus : Le retour du prédateur

La fébrilité et l’excitation l’emportait sur sa tempérance légendaire. Ces derniers temps, il s’était transformé. D’un naturel plutôt taciturne, Romuald respirait à présent un « on-ne-sait-quoi » de bonheur. Bien entendu, ce n’était pas sa propre observation, voilà déjà plusieurs collègues qui lui en avaient fait la remarque, ainsi que certains membres de sa famille, croisés au hasard des invitations à dîner chez ses parents. Eux-mêmes ne le reconnaissaient pas. Lui qui, il y a moins d’un an, ne donnait plus signe de vie à quiconque. Lui qui, grâce à la volonté parentale, avait finalement regagné sa région natale pour tenter de retrouver un peu goût à quelque chose. Son père s’était alors arrangé pour négocier son départ de l’entreprise du Poitou qui l’avait jadis embauché, et dont le patron n’était pas mécontent de trouver une issue à la situation délicate dans laquelle ils étaient tous deux, employeur comme salarié, pris jusqu’au cou. Car le dirigeant, trop sentimental, n’arrivait pas à se résoudre à congédier celui qui fut à peine quelques semaines auparavant, et depuis plusieurs années, son meilleur élément, sous prétexte de disparition de la circulation. Néanmoins, lorsque le père de Romuald s’est présenté ce fameux lundi matin, il était plus qu’enjoué à l’idée d’offrir un départ négocié à feu son commercial le plus rentable.

C’était il y a huit mois. Romuald avait perdu plus de dix kilos, deux dents et quelques poignées de cheveux. Et beaucoup d’estime de lui. Carencé à tous les étages. Un peu plus d’un mois de souffrance atroce, plusieurs semaines d’abandon total, apocalyptiques, puis le sauvetage in extremis par ses parents, qui n’avaient eu connaissance du sort de leur fils qu’après avoir fait les nombreux kilomètres qui les séparaient de lui. Romuald donnait rarement de ses nouvelles, tout absorbé qu’il était par son travail de cadre actif et ambitieux, puis par la rencontre si fabuleuse de cette jeune femme « bien sous tous rapports ». Il restait introverti, mais on sentait qu’il menait sa barque comme il le souhaitait depuis toujours. Alors quand après trois semaines de silence radio, sa mère a commencé à s’inquiéter, son mari l’a rassurée en lui rappelant combien Romuald était investi dans ce qui composait son quotidien, lequel se déroulait loin d’eux à présent. Et sans pouvoir desserrer son coeur maternel, elle l’avait écouté, se remémorant la dernière conversation qu’elle avait eue avec son fils, et pendant laquelle il lui avait plus que brièvement parlé de sa conquête. Mais lorsqu’après le double de temps, elle avait rappelé au père de son enfant qu’ils n’étaient jamais restés si longtemps sans nouvelle de leur fils unique, c’est à ce moment précis qu’il s’était décidé à appeler l’employeur de celui-ci et qu’il s’était entendu dire qu’on ne l’avait pas vu dans les murs de l’entreprise depuis plus d’un mois. Sans aucune explication par mail, ni réponse aux appels de son patron et encore moins aux tentatives de visite de sa secrétaire. C’est à ce moment précis qu’il a demandé à sa femme de se préparer en moins de dix minutes, le temps qui lui était nécessaire pour faire le plein d’essence et revenir la chercher afin de partir dans la foulée.

Romuald n’avait aucun ami. Sa mère avait bien tenté de fouiller sa mémoire pendant les semaines qui l’avait séparée de la décision tant attendue de son mari, afin de se souvenir d’une anecdote, d’un nom, du moindre indice qui aurait pu la mettre sur la voie d’une personne susceptible de leur donner des nouvelles de leur fils. Rien. Romuald était un solitaire, il l’avait toujours été et aujourd’hui, ses parents constataient les limites de ce caractère qui les avaient bien arrangés jusque-là. La solitude éloigne les mauvaises fréquentations. Calcul un peu simpliste mais diablement efficace pour des parents aimants et craintifs. Et voilà que ce qui les avait apaisés à l’époque les plongeait aujourd’hui dans une détresse infinie, et une solitude, aussi. Ironie… Les heures de trajet ont été les plus longues de leur vie. C’est en tambourinant sur la porte vitrée de l’entrée qu’ils avaient réveillé le gardien qui logeait sur le premier palier, et qui leur avait ouvert la porte, non sans une mauvaise humeur à peine contenue, furieux d’avoir été réveillé à une heure aussi tardive. Après leurs suppliques, il avait accepté d’ouvrir la porte de leur fils, si celui-ci ne répondait pas. Peu orthodoxe, certes, mais la peur qui se lisait sur le visage des nouveaux venus était presque contagieuse. Il avait donc utilisé le double qui lui était obligatoirement remis par le propriétaire et avait laissé les parents pénétrer dans un endroit que l’on ne pouvait plus vraiment qualifier d’appartement. L’odeur qui s’était dégagée dès l’entrée empirait en passant devant ce qui fut une cuisine. Chaque pièce avait eu son lot de désolation, mais ils ne le virent qu’après. Ils s’occupèrent d’abord de récupérer leur fils comateux, sur un canapé crasseux de restes de nourriture et de fluides corporels en tous genres.

Plusieurs semaines furent nécessaires pour que Romuald arrive à prononcer un mot. Un prénom, plutôt. Viviane. Un prénom prononcé alors que sa mère lui servait la soupe du soir, rituel qu’il retrouvait de son enfance. Un prénom prononcé avec une profonde tristesse dans les yeux, la voix atone et monocorde. Elle en avait pleuré d’empathie. Son tout petit bébé de vingt-neuf ans. Son tout petit qui se blottissait dans son giron pour tenter de se reconstruire. Elle savait qui était Viviane, elle avait lu ses mails. Les jours qui ont suivi le retour de Romuald dans la maison de son enfance, alors qu’il continuait à s’enterrer dans son mutisme, elle avait ouvert son ordinateur portable, seul vestige de son passé que son mari avait consenti d’emmener, et elle avait commencé à comprendre. La rencontre d’abord. A la table d’un gros contrat, des yeux de biche, des mots pointus, des sourires inattendus. Puis une correspondance assidue, des sentiments gonflés par le mystère, l’absence. Une seconde rencontre, plus intime, puis une troisième. A la lecture de leurs échanges, de l’extérieur, elle avait immédiatement percé à jour la nature de leur relation. Romuald devenait plus dépendant chaque jour, Viviane se nourrissait du dévouement de son amant. Elle soupira devant le visage hagard de son fils. Son tout-petit, son bébé, pris au piège des deux plus grands prédateurs qui puissent exister. La femme… et l’amour.

Ils mirent des semaines à le remettre sur pied. Son père à la retraite s’activait à l’extérieur pour lui trouver de quoi s’occuper le moment venu. Sa mère s’acharnait à remettre son fils sur les rails de la cohérence. Lorsque Romuald pu converser correctement, sans fondre en larmes ou s’abîmer dans un silence soudain, il commença à rencontrer du monde. Il avait mis le temps nécessaire, mais il réussit à ne plus avoir peur de lui-même, puis des autres. A force d’obstination maternelle, de confiance paternelle et d’étincelle de vie remontée à la surface, Romuald finit par trouver un sens à ce nouveau départ. Après avoir convaincu son nouvel employeur, déniché par son père pendant sa convalescence, il reprit un rythme de vie à peu près normal. Toujours un peu sur la défensive, légèrement en retrait, il réapprenait à vivre doucement. Il n’avait pas oublié. Comment aurait-il pu ? Mais il avait réussi à digérer. C’est surtout cela qui lui avait permis d’avancer comme il l’avait fait. Sans oublier l’affection de ses parents. Et leur aide infinie. Il avait déménagé. Romuald ²avait passé les caps les plus difficiles, et se sentait presque bien maintenant. Tellement presque bien que… A la cafétéria de sa nouvelle entreprise, elle s’asseyait toujours en face de lui, une table plus loin. Il avait remarqué son petit manège depuis une semaine. Et jeudi dernier, elle s’était assise à sa table. Carrément. Puis le lendemain, elle lui avait adressé la parole. Ils avaient échangé des banalités, mais Dieu comme les banalités ne lui avaient jamais parues aussi intéressantes. De sourires en œillades, ils en étaient venus à se proposer de se voir bientôt. Romuald n’en avait pas parlé tout de suite à ses parents. Mais sa mère sut immédiatement. Le retour du prédateur. Le retour des prédateurs. Elle était impuissante et démunie, face à de tels adversaires. Alors, elle le regarda plonger à nouveau…

4 réponses sur “Impromptus : Le retour du prédateur”

  1. Dites-moi… Pourquoi ce prénom « Romuald » ?
    C’est vraiment intrigant…
    Les noms propres sont loin d’être un détail des textes me semble t-il. Aussi ma question n’est-elle pas une question anecdotique !

  2. Merci à vous trois d’avoir lu ce texte plutôt long…

    Pandora, l’amour peut être heureux, tant qu’il est nourri, en bon prédateur qu’il est… tout comme la femme.

    Homéo, merci.

    502, vous sous ce billet, c’est comme une touche de miel sur le lobe d’une oreille. Ce prénom a été choisi complètement au hasard. Je ne connais aucun Romuald.

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