L'impromptu du lundi : une contrée imaginaire

L’air avait un goût. C’était indéniable et pourtant si peu probable. Elle renifla une nouvelle fois, les yeux fermés pour bien se concentrer, afin que chaque particule atteigne ses sinus en éveil. Un goût, oui, mais lequel ? Une douceur, un peu nostalgique, un brin féérique, un poil surannée. Les papilles en éveil, le nez en trompette devenu fer de lance, elle avançait par l’esprit dans cet univers parallèle. Curieuse de découvrir ce qui se cachait par là-bas, tout au fond, juste en dessous de son palpitant vieux de trente ans, elle se fixait sur les saveurs à portée de nez. Mais aussi de bouche, finit-elle par remarquer. On pouvait également sentir par la bouche. Elle s’aperçut qu’il aurait fallu cette expérience inédite et distrayante pour s’apercevoir du phénomène. Ses narines frétillaient, comme à la recherche de tout ce qu’elles pourraient percevoir. Elle continua à se délecter, tranquillement, tentant d’identifier chaque sel, chaque sucre, chaque épice, chaque miel, les reliant à des moments, des lieux, des époques et bien entendu, des personnes. Une fois bien rassasiée de cette brume d’arômes mélangés, synonyme d’enfance et de béatitude, elle hésita sur le prochain sens à explorer cette fois-ci.

La bouche qui avait déjà été mise à contribution lui sembla être le choix idéal. Elle écarta doucement ses lèvres, yeux toujours fermés, oreilles encore bouchonnées, et passa délicatement le bout de sa langue rouge d’excitation sur la fine peau parée de gloss. Puis les picotements arrivèrent. Pas du tout comme les chatouillements de l’odorat quelques minutes plus tôt, c’était une sensation exaltante et inquiétante à la fois. Comme de minuscules aiguilles qui titilleraient ses lèvres pulpées par l’agitation. Et les goûts commencèrent à déferler. Les premières notes coulèrent le long de sa gorge avant même qu’elle ait pu identifier leur composition. Elle se recentra pour ralentir le processus. Doucement, un à un, ils replongèrent dans le creux de sa bouche, baignant quelques instants dans les muqueuses en attente, pour finir par caresser sa glotte et son œsophage. Des délices liquides, les flux de salive aromatisée se succédaient, sans jamais devenir écoeurant ou étouffant. Là encore, de jolies images s’associèrent aux sensations buccales, et le sourire béat qui suivit en témoignait largement.

Elle choisit de continuer par le toucher, se réservant le droit de s’émerveiller par les oreilles et les yeux pour la fin. Sa main droite s’ouvrit maladroitement dans le vide, ne sachant pas ce qu’elle allait attraper, frôler, toucher, palper. Avec un peu d’appréhension, elle dessina quelques volutes en l’air, en attente, lorsqu’un voile d’une extrême finesse s’emmêla dans ses doigts. Soie, satin, organza, une multitude de douceur, qui lui étreignit carrément le cœur. La fluidité disparut pour laisser sa place à des formes rugueuses, râpeuses sans être désagréables, comme un grattoir qui viendrait soulager des démangeaisons insupportables, le contact qui aurait pu faire frémir faisait ici du bien. Les images associées se faisaient plus sombres, moins détaillées, moins lumineuses, mais le sentiment de sécurité demeurait. Cependant, elle relâcha la tension de son bras pour rompre la sensation. Elle choisit d’essayer avec la gauche, histoire de voir. Et ne fut pas déçue, comme toujours. Un environnement moite, chaud et enveloppant. A mi-distance entre le giron d’une mère et le sexe d’une femme. Les ressentis étaient intimes et profonds, mais pas dérangeants là encore. Elle ne s’attarda pas toutefois.

Avec précaution, elle retira le bouchon jaune qui lui garantissait un silence presque absolu dans l’oreille gauche. Une fois n’est pas coutume, elle avait décidé de commencer par son « mauvais côté ». Des rires éclatèrent immédiatement, des sons cristallins et entrainants, gorgés de joie et de bonne humeur. Elle se sentit immédiatement sous le charme de la musique qui prit le relais. Une mélodie classique, jouée avec beaucoup de légèreté et de doigté par un quatuor d’exception. Elle se surprit à penser que c’est peut être ce qu’elle préférait quand elle venait ici : sa capacité à tout identifier, même après à peine quelques secondes, avec précision. Un étrange sentiment de maîtrise et de contentement. Elle laissa bientôt libre cours à son oreille droite, assimilant chaque tintement de cristal, les bruits de bavardages et la berceuse qu’elle aurait aimé entendre petite. Une bouffée de tristesse l’envahit et immédiatement, les rires d’enfants fusèrent à gauche, comme pour lui rappeler l’objectif de sa venue ici. La voix de son homme, chaude et rassurante, ni grave ni aigüe, juste parfaite. Et le clapotis…

Puis son moment préféré. La découverte de la contrée. Chaque fois différente, chaque fois identique. Les composants changeaient souvent mais le bien-être perdurait. Elle avait réussi à trouver son équilibre virtuel, enfin. Elle ouvrit quand même timidement les yeux. Les couleurs chatoyantes l’agressèrent dans un premier temps, comme toujours. Elle trouva tout trop criard, pimpant et envahissant. Puis ses yeux se familiarisant avec la luminosité et ses choix d’agencement, elle finit par afficher un sourire des plus radieux. Les collines verdoyantes étaient toujours là, dans le fond, leur teinte tirant sur la pomme granny, ce qui lui donnait encore plus envie de croquer dedans. La rivière et sa cascade, dont le doux mouvement avait ponctué la partie auditive, claire comme de l’eau de roche, ce qui tombait plutôt bien puisque c’en était. Le kiosque à musique, sur la droite, avec le quatuor, la cuisine d’été, sur la gauche, garnie de quelques mamys en plein exploit culinaire. Les bois coupés, juste à ses cotés, les algues champignons de son invention, à ses pieds, dont le coloris la fit s’esclaffer, un mélange de pois rose et de rayures vertes et blanches. C’est là qu’elle avait terminé son chemin tactile semble-t-il. La ribambelle d’enfants qui sautaient par-dessus les herbes folles qui lui avaient chatouillé les mains, la femme sans visage qui chantonnait doucement sur l’autre rive, son homme qui se tenait au milieu de ce paysage invraisemblable et inattendu. Tout était là. La quintessence du mélange de ce à quoi elle tenait le plus et de ce qui la réchauffait à coup sûr.

Elle prit encore quelques minutes pour profiter de sa création, croisant les doigts pour que la minuterie ne mette pas un terme prématuré à l’aventure. Elle se rendit compte qu’elle croisait d’ailleurs réellement les doigts, ce qui lui permit de sortir de sa rêverie avec l’esquisse d’un sourire, et un peu moins de l’habituelle amertume qui accompagnait généralement la fin de ses aventures. Elle retira précautionneusement le casque lourd qui lui enserrait la tête et le visage, puis y glissa les bouchons jaunes. Elle enleva ses gants en faisant bien attention aux fils qui pendaient et leur fit rejoindre leurs copains de jeu. Avec un petit soupir, elle s’avança dans la pénombre jusqu’à la porte métallique coulissante et laissa la lumière de la boutique pénétrer dans sa cabine. Juste le temps de s’acclimater aux nouveaux bruits et au soleil qui dardait ses vrais rayons, puis elle fila remettre le matériel au guichet estampillé « retours ». Elle récupéra sa caution, remplit avec automatisme la fiche de satisfaction et commença à se diriger vers la sortie. Elle se ravisa avant d’atteindre la porte et retourna sur ses pas. Récupérant le billet de satisfaction de « Contrée Imaginaire, votre rêve à tout faire », elle griffonna ces mots à l’arrière : « et finalement, ils se lassent de tout… la nouveauté disparait avec sa découverte, l’être humain est enlisé dans sa quête éternelle du bonheur, alors qu’il pourrait se contenter de ce qu’il a à portée de main… vos machines sont des pièges, non à bonheur, mais à candeur ».

Consigne : nous vous proposons de nous amener dans une contrée imaginaire de votre propre cru.

5 réponses sur “L'impromptu du lundi : une contrée imaginaire”

  1. je reviendrais lire, comme toujours…
    La première lecture est absolument délicieuse, une vraie merveille de texte.

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