L'impromptu du lundi : Caresses de doigts effilés

Ses doigts effilés aux ongles soignés caressaient lentement la fibre de carbone laquée. Le rouge lui allait à merveille, c’était une certitude. La teinte qu’elle frôlait du bout de la main était exactement la même que celle utilisée pour sa manucure. Ce n’était pas le hasard. Remontant son Vuitton sur l’épaule, elle serra les talons pour gagner en hauteur et en droiture. Raide et longiligne, elle observait l’engin du coin de l’œil. Ses fines jambes gainées de bas noirs se reflétaient dans la carrosserie de la portière avant et donnaient l’illusion de mesurer des mètres, ce qui n’était pas très éloigné de la vérité. La musculature qui s’affichait devant elle l’hypnotisait littéralement. L’index remettant en place ses Dior sur le haut de son nez, elle amorça un tour du propriétaire. Cette élégance et cette pureté des formes… Serrant son sac contre elle, le pas délibérément mesuré, ses talons hauts claquant contre le dallage, elle tentait de ne pas montrer son excitation. De l’extérieur, rien ne filtrait. Et pourtant, chaque centimètre de cette voiture lui prenait les tripes.

Elle repassa mentalement les quinze minutes de l’essai route qu’elle venait de faire. La clé qui prend si facilement place dans son encoche, le démarreur qui réagit au quart de tour et le doux vrombissement qui surgit dans la seconde qui suit. La première enclenchée, l’impression que l’asphalte est velours et que les rapports sont caresses. La vitesse qui surprend sans faire peur et les secousses qui ne sont plus qu’un mauvais souvenir. Les pneus collés à la route, donnant l’illusion de danser avec elle. La sensation de liberté quand les kilomètres désertiques défilent à toute allure. La sensualité du volant en cuir au bout de ses doigts, la pulpe en appréciant chaque grain soigné. L’impression de puissance au freinage, mais rien de brutal, plutôt une maitrise poudrée, subtile. Quelques minutes en suspension dans l’air du temps. La parfaite voiture pour ses envies de conduite à vitesse grand V. La sécurité, les performances, la grâce et la renommée.

Elle fit face à son interlocuteur, relevant ses lunettes de soleil sur ses cheveux, découvrant ainsi un regard incandescent, sûr de lui, carnassier. L’ambassadeur de la marque, spécialement chargé de la vente de ce genre de petits bijoux, hésita un instant avant de lui adresser la parole en premier, mais le sourire enjôleur qu’elle lui adressa l’invita à le faire. Malgré la contenance dont il devait faire preuve de part sa fonction et les clients d’un certain standing auxquels il avait à faire, il affichait quelques réticences du « pauvre bougre qui ne sait pas à quelle sauce il va être mangé ». Il présenta la suite des réjouissances. S’ensuivirent une longue liste de caractéristiques encensées face à des réserves bien fondées, d’arguments choisis d’une part et de certitudes assénées de l’autre. Le combat fut rude, les acteurs superbes. Les négociations qui avaient commencé dans le salon d’exposition se terminèrent autour d’une tasse de café dans le bureau coquet et feutré du directeur. Une odeur de cèdre embaumait la pièce, détendant l’atmosphère qui entourait l’éphémère couple, formé pour l’occasion. Des sourires narquois et des regards amusés s’affichèrent de temps à autre, ponctués par quelques rires de circonstance et mots bien pesés. Après une petite heure de conversation cordiale, elle finit par sortir du bureau, satisfaite et pressée de rejoindre son chauffeur. Elle n’oublia cependant pas de laisser filer un doigt parfait le long de l’objet tant convoité quand elle passa à côté.

Une fois rentrée dans sa grande demeure du haut de la vallée, dans laquelle personne ne l’attendait, comme d’habitude, elle s’affala sur le sofa vieux rose et soupira. Pas très sophistiquée cette position. Qu’importe, elle réfléchissait déjà à sa prochaine acquisition, enfin… à son occupation du lendemain. Tableau de maître ou robe de grand couturier ? La moue boudeuse, elle s’accorda quelques instants de réflexion pendant lesquelles elle profiterait d’un bon bain… la lecture d’un message posé par la femme de chambre sur son lit et indiquant « Monsieur ne rentrera pas avant 23 heures » affaissa ses traits, lui donnant quinze ans de plus en une fraction de seconde, mais ça ne dura pas. Les sels de bain déposés sur la résine gris perle, l’eau chaude fumant dans la pièce, elle reprit l’air serein que chacun lui connaissait et attrapa le livre posé sur sa table de chevet. Après un rapide coup d’œil au lit et au côté occupé par son mari quand il était là, elle entra dans la salle de bain, bien décidée à ne pas se laisser aller à l’amertume. Après tout, dans une semaine, elle serait l’heureuse propriétaire d’une 8C Competizione… Combien de femmes de trente-six ans pourraient en dire autant ? Alors ? Galerie d’Arts ou Faubourg Saint Honoré ? Et si… plutôt… un coup de téléphone… une vieille connaissance recroisée la veille… le désir intact dans ses yeux… Le regard las laissa percer une étincelle de malice et son sourire légendaire de nouveau accroché à ses lèvres, elle plongea son corps dans l’eau effervescente…

Consigne : Votre créativité littéraire va encore être mise à dure épreuve avec la proposition suivante : écrivez une histoire avec le ton, le style, le genre que vous voudrez, mais elle devra impérativement commencer par cet incipit : « Ses doigts effilés aux ongles soignés caressaient …« 

8 réponses sur “L'impromptu du lundi : Caresses de doigts effilés”

  1. Est-ce un fantasme ? Est-ce ta préférée ??? La 8C Competizione ? Je suis définitivement vieux et nostalgique. Même encore maintenant mon coeur balance entre la Trans Am Firebird ’79 et la Mustang Cobra II ’77
    Il y a longtemps, juste avant que je ne passe mon permis, ma voiture préférée était l’Alpha Roméo Spider ’66. Il y en avait une qui était en train de pourrir dehors pas loin de chez moi. Je m’étais juré alors de racheter la carcasse et de la refaire à neuf.

    Et j’ai acheté une clio à la place.
    (Non, je ne dirais rien sur les sous-entendus et la sensualité du texte …)

    1. C’est LA voiture actuelle qui me botte à fond, oui… mais je ne dis pas non aux modèles plus ancien, cela va de soi (et la C8 Spider est un petit bijou dans son genre aussi 😉 )

  2. Bonjour Plume,
    Tu t’interrogeais il y a quelques jours, « Pourquoi ne commentez-vous pas ? » C’est l’ingratitude de l’écriture. Comme souvent, tes textes n’appellent pas de commentaires, ils se lisent, se savourent, s’apprécient, se partagent. Je voulais juste te le dire.

    Comme parfois, je vais mettre celui ci en lien chez moi.
    A bientôt.

    1. Et je t’en remercie… oui l’ingratitude de l’écriture… disons plutôt que j’avais envie de râler et que le sujet était plus que tentant… sauf que. Oui, sauf que sans cet article, ben je n’aurais rien su de ce que tu penses.

  3. Une fille en talon, un voiture sportive, un peu de sulfureux et hop t’as des lecteurs, commentateurs … t’es trop forte toi 😀
    Sinon ton texte est délicieux, j’aime (sourire).

  4. Élégance, vanité, pitié, et un brin de compassion (bon, un peu de cynisme aussi parce qu’on ne se refait pas)… Immergé, comme d’habitude, dans les sensations, ressentis, on y est. Sauf dans la voiture qu’il a fallu aller chercher pour savoir à quoi diable ça ressemblait, mais là non plus on ne se refait pas…

    1. C’est clair, mais tu vas apprendre (d’autant mieux que cette voiture est hors de prix, il faut que tu commences à économiser dès maintenant mon lapin)… merci pour la description de tes ressentis…

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