L'impromptu de retard : toucher l'instant

Premier virage, mon cœur se serre mais mes gestes ne suivent pas. J’ai pourtant bien répété l’action, cent fois dans ma tête, mille fois dans mes rêves, un million de fois dans mon désespoir. Deuxième virage, j’accélère, la vitesse me donnerait presque le courage… et puis non. Je réadapte mon allure, reprend ma respiration qui s’était stoppée à l’approche de la courbe d’asphalte. Les images se bousculent derrières mes yeux grands ouverts, je revis tout, chaque seconde de face à face, chaque caractère des écrits, chaque intonation des messages, chaque mensonge des attaques. Troisième et avant-dernier virage, j’inspire profondément et je visualise ce que je dois faire pour arriver à mes fins. Soudain, ce sont eux qui prennent la place, riant de leur joie de vivre si communicative. Un léger sourire effleure mes lèvres. Je revois la route et je m’aperçois que le troisième virage est loin derrière moi. Les platanes continuent cependant de ponctuer cette route sinueuse, montagnarde par excellence, regorgeant d’endroits stratégiques pour de belles cascades de film avec spectaculaires chutes de ravin et tonneaux à foison. Plus qu’un kilomètre avant la dernière éventualité de ce parcours, jusqu’au prochain trajet qui amènera les roues de ma voiture dans le coin. Je repense à ce qui m’attend après, plus tard, mais pas si loin que ça. Je repense à ses mots, ses promesses de vie gâtée, ses menaces de douce vengeance. Même les regards si pétillants qui tentent de batailler en face n’arrivent plus à faire le poids. Toucher l’instant, j’y arrive. Le virage s’annonce, mes membres deviennent soudain plus souples, le volant se bloque comme dans un songe et mon cœur se brise. Toucher l’instant, cette infime seconde entre la conscience et la fin pendant laquelle on savoure la libération. Des mois de lutte acharnée sans aucun résultat relégués au rang de simple souvenir d’un esprit karmique en dérive. Toucher l’instant. L’absence de parapet facilite la manœuvre, la vitesse engrangée pendant la remémoration des douleurs améliore la lancée. Je plane trois secondes avant d’entrer en collision avec un cyprès majestueux. Ma voiture explose en mille éclats de lumière, dans un fracas assourdissant, puis le silence. Toucher l’instant. J’y suis. Un doux parfum chatouille mes narines, j’entends une respiration lente à côté de moi, comme endormie. Le contact d’un tissu frais étonne mes mains et lorsque ma tête se tourne, mes lèvres goûtent celles de l’être aimé. J’ouvre les yeux. Cauchemar ou rêve ? En tout cas, je n’ai pas encore touché l’instant. L’amertume et la lassitude m’étreignent. Bientôt.

Consigne : Les Impromptus vous proposent un temps hors bousculade, avec le thème « Toucher l’instant » (titre inspiré du slam de Grand Corps Malade).

13 réponses sur “L'impromptu de retard : toucher l'instant”

    1. 🙂 en fait, je pense m’être trompée… il y a une « manoudanslaforet » et un « wanoulefou » qui ont produit la même semaine, ça m’a juste rappelé un autre blog dans lequel une manou et un wanou officie (même si le wanou est assez jeune)

    1. Merci Tisseuse… la réalité dépasse parfois la fiction… le plus bizarre, c’est que je ne me souviens absolument plus de quelle manière, ni quand, j’ai bien pu rédiger ce texte… c’était il y a une quinzaine de jours, approximativement, dans un demi-sommeil…

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