L'impromptu du lundi : Bac de noeuds

La douceur du coton peigné, l’odeur piquante du savon, le bruit du linge humide, la blancheur des carrés de tissu, les papilles qui testent le frais mélange de l’eau de la fontaine et du produit lessiviel, dont les bulles restent en suspension au-dessus du bac à laver… tout était là, rien ne manquait. Les mères replètes et solides frottaient leur linge aussi dur qu’elles le pouvaient tout en surveillant leur progéniture d’un coin d’œil amusé, la langue bien pendue en commérages de village. Je les observais de loin, muet, interdit devant cette tranche de vie comme échappée du passé. Les oiseaux pépiaient dans les arbres alentours. Je fermais les yeux un instant. Les buildings de La Défense défilèrent derrière mes paupières closes, les bruits et odeurs de ville me revinrent en mémoire, le tout rapidement chassés par le doux son de l’eau qui clapote, du bruissement des feuilles derrière moi et des rires enfantins qui fusaient de toutes parts. Comment cette coutume dépassée pouvait subsister à notre époque ?

Un sourire niais affiché sur le visage, j’avançais doucement vers le groupe de bonnes femmes, bien décidé à pousser plus loin mon pèlerinage. J’avais en ligne de mire la mairie-école-point chômage de l’époque, dont le bâtiment semblait encore debout et surtout, servir à quelque chose. Entre la fontaine et le bâtiment administratif se trouvait la maison de mon enfance, véritable bâtisse de ferme, à laquelle était accolée une énorme grange et un poulailler. Les discussions s’interrompirent lorsque j’arrivais près des bacs à laver, des yeux suspicieux se levèrent vers moi, me rendant un peu mal à l’aise. Je m’autorisais toutefois une question. Après avoir bafouillé quelques mots, l’une des matrones m’informa de la disparition de la personne recherchée. La lueur de tristesse qui s’installa dans mes yeux finit de m’attirer la sympathie des autres lavandières.

Je me dirigeais d’un pas gauche vers le centre du village, encore abasourdi par la nouvelle que l’on venait de m’annoncer. Le patriarche de ces lieux n’existait plus. Je l’avais raté d’une année. Une toute petite année… Respirant à fond l’air frais, la senteur délicate de fleurs d’altitude me réconforta légèrement. D’un pas maintenant plus décidé, je m’avançais vers la maison de mon enfance. Le verger qui se tenait dans le prolongement de l’arrière de la bâtisse était bien entretenu, comme à l’époque, ce qui me rappela mes parties de jeux dans la neige en compagnie de mon chien. Ce serait donc la journée des sourires niais. Le potager toujours en état sur le côté me replongea dans les images qui peuplaient mes souvenirs de soupes maison, repas cuisinés sur plusieurs heures, avec les produits élevés et cultivés. Les volets avaient changé de couleur, mais la pierre décrépite était résolument la même. Les menuiseries avaient été remplacées par de la marchandise de meilleur qualité, et ôtaient ainsi un peu du charme bucolique de la maison, tout en ajoutant du confort à ses nouveaux occupants, sans aucun doute.

Je me retournais pour découvrir le bâtiment qui me recevait pour la dispense du cours préparatoire, qui accueillait également mes parents lorsque le travail se faisait rare et dans laquelle de grandes réunions avaient lieu à chaque élection, plus ou moins importante. Visiblement, l’école était toujours en activité, mais les vitres ne laissaient rien apercevoir, déception ! La partie mairie était également protégée par des rideaux intérieurs. Il n’y a que la cours extérieure qui réussit à me ramener vingt-cinq ans en arrière, lorsque je m’amusais à la balle au prisonnier ou encore que je tenais l’ardoise indiquant 1986 pour la photo de classe (et même d’école, puisque la vingtaine d’élèves présents sur le cliché composait l’intégralité des enfants étudiant sur place, du CP au CM2). Les bruits de récréation, un prénom (Thomas), une maison sur les hauteurs, les repas autour du feu, les papiers tue-mouche… des clichés de vie qui revenaient en force… un mélange de nostalgie, de plaisir et d’amertume..

Consigne :
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4 réponses sur “L'impromptu du lundi : Bac de noeuds”

  1. non je ne fuis pas , j’ai adoré ton texte, c’est très frais et ça sent très bon …. (tu arrêtes de râler sur tes non-commentaires, tu vas finir par me faire non-commenter rien que pour t’embêter 😉 )

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