L'impromptu du lundi : Appareil photo

Qu’est ce qu’il fait chaud ! Je ne sais plus bien depuis combien de temps je suis enfermé là-dedans, mais ça commence à faire long. Relégué au rang d’un simple paquet de mouchoirs ou d’une poignée de bonbons à la menthe, je vous jure. Je regarde mes compagnons d’infortune et peux identifier quelques cartes routières dans le fond à droite, ainsi qu’une sélection de CD vers la gauche. A l’étroit, et dans le noir. L’idée de faire fonctionner mon flash me titille, mais on m’a carrément éteint, même pas laissé la fonction veille. Economie d’énergie qu’elle disait. Economie d’énergie, peut-être, en attendant, moi, je m’ennuie ferme.

La boite à gants me rend claustro, mais y’a pas à dire, rester inactif et à l’abri de toute source de distraction facilite la méditation. Sauf qu’à trop détendre ma carte SD, de vieux souvenirs me reviennent en mémoire. Vous pensez, elle me décharge jamais… Alors les quatre derniers mois de sa vie, moi, je peux encore facilement m’en rappeler… Suffit que j’aille faire un tour dans les premiers clichés enregistrés, et je vous fais le remake de sa triste existence. Oui, parce que c’est pas joli joli ce qu’il lui arrive, à la dame. Oh, elle a rien demandé, pour sûr, mais bon, encore ce matin, elle était pas très souriante quand elle m’a attrapé au fond de son tiroir à lingerie.

Les premières prises de vue ont été réalisées pendant l’été. Quelques jours de vacances partagés avec son mari, et immortalisés de la plus belle manière : grâce à moi. Quelques vagues, deux ou trois prairies, sans oublier marché de village, animaux et couchers de soleil. Un portrait par-ci, un autoportrait par là, un baiser volé, voire… oui, un soir, l’ambiance était plutôt chaude. Après des photos prises sur la plage où on les voit à moitié nus (et complètement ivres, quand on connait la dame, cela va de soi), je me suis retrouvé à mitrailler des morceaux de chair dans tous les sens et sous toutes les coutures. Si la dame est plutôt agréable à regarder (j’en ai vu passer des modèles devant mon objectif), la multiplication ajoutée aux poses donnaient plutôt la nausée (je me voyais déjà bloquer ma carte en signe de contestation, mais vu comme ils sont technophiles les deux loulous, j’ai révisé ma position de peur de me faire carrément remplacer).

Au retour de vacances, ce sont les enfants qui ont fait les frais de la traditionnelle photo de rentrée des classes. Sagement installés devant le mur de la maison familiale, un beau sourire accroché à leurs lèvres, ils ont écouté sagement leur maman jusqu’au bout, sans rechigner. J’ai également officié dans la cour de récréation et dans les salles de classe, histoire de. Le début des activités extrascolaires est également une bonne occasion de dégainer les photos. En tout cas, la dame, elle, elle aime beaucoup. Le foot, le judo, la danse classique, la musique, tout y est passé. Ah, peut-être pas… je crois qu’elle a zappé le club d’échecs cette année, à moins que le grand n’y aille plus, allez savoir. Bref, la vie suivait son cours, comme pour les deux années précédentes déjà passées en sa compagnie. Le petit train-train de madame tout le monde, avec ses hauts, ses bas, sa vie de maman et sa vie de femme (plutôt bien remplie, hein, près d’une quarantaine de clichés pornos au total pour la dame).

Il y a quand même eu un petit changement cette année. Vers la fin du mois de septembre je crois. Oui, c’est ça, n°1276 à 1285. Dix petites photos bien sympathiques. D’une toute autre élégance que celles que j’ai pu voir jusqu’à présent dans le domaine. C’est le mari qui m’avait pris ce jour-là. Je m’étais dit que c’était sûrement pour faire une surprise à la dame ou pour m’amener à son travail, comme il l’avait fait en début d’année pour la galette des rois de son service. Mais quand j’ai aperçu les murs violets de la chambre d’hôtel qu’il avait réservée pour passer un bon moment avec un joli petit lot, j’ai tout de suite compris. En quatre elle s’est mise. Et même plus. Ravissante et obéissante, moins coincée que la dame et surtout, excessivement aguicheuse. Rapide mais efficace, j’ai aussi pu profiter du spectacle quand il a oublié de m’éteindre. Aaaah, la fonction veille, bénie sois-tu.

Le hic, c’est que le mari, rappelez-vous, il est pas très au fait des nouvelles technologies, et même des anciennes puisque je fais bientôt partie des appareils que l’on qualifie tendrement d’obsolètes. Alors le mari voyez-vous, ben dans sa précipitation pour tout éteindre en entendant sa femme rentrer plus tôt de son cours de fitness, il a oublié de supprimer les derniers clichés de la carte après les avoir récupérés sur son ordinateur portable. Et devinez quoi… quand la dame m’a repris sur la console de l’entrée pour photographier son cours de yoga, elle a pas été déçue du voyage quand elle a repassé les dernières prises sur l’écran de contrôle devant ses copines. Ca a soupiré, soufflé et même pouffé, ces garces, dans le dos de la dame. Elle, ses larmes coulaient sans qu’elle dise rien. C’est quand elle a commencé à suivre son mari en m’emmenant avec elle que j’ai compris que ça allait mal finir.

Trois semaines, ça a duré. Elle mangeait plus, je le sentais bien à ses doigts qui devenaient tout osseux. Elle tremblait tellement que même ma fonction de stabilisation n’arrivait pas à atténuer les imperceptibles mouvements. Elle était hystérique : dès qu’elle le voyait en compagnie du joli petit lot, elle partait dans une chanson d’injures et de menaces en tous genres. On a fait des kilomètres comme ça, à le traquer et à le prendre en photo avec sa maîtresse. Dès le premier jour, la dame avait les photos qu’il lui fallait pour avoir la confirmation de ce dont elle avait déjà bien pris conscience en dix images parfaitement explicites, mais il avait fallu qu’elle se fasse souffrir encore et encore. Jusqu’au jour où ma batterie a lâché. Je n’ai pas pu l’accompagner dans son délire quasi-quotidien (il tenait la forme le mari, et son petit lot aussi) et le temps qu’elle trouve une remplaçante à ma fidèle compagne soudainement morte, elle avait passé un cap.

Elle avait visiblement décidé de ne pas se contenter de prendre des photos de son fautif de mari en charmante compagnie, pour se repasser chaque prise de vue le soir sur son portable et ainsi continuer à prendre conscience du gâchis qui se construisait chaque jour. J’ai compris quand elle m’a amené avec elle chez l’armurier. Elle sortait du café qui faisait face à l’hôtel du lundi et une fois n’est pas coutume, m’avait mis en bandoulière sans appuyer sur la touche off. J’ai pu regarder autour de moi tout à loisir. Et entendre aussi. C’est pour cette raison que là, coincé dans ma boite à gants, je ne suis pas rassuré sur la suite des évènements. Ca faisait une semaine que j’étais pas sorti de son tiroir Et c’est rageusement qu’elle m’a attrapé ce matin. Avec une seule et unique phrase quand elle a fait défiler les photos 1276 à 1285 et de 1301 à 1457… « aujourd’hui, je vais le tuer ».

La boite à gants s’ouvre sur une lumière aveuglante. Je la sens pleine d’énergie quand elle me prend, mais ses mains sont bizarres, comme recouvertes d’une paire de gants très fins. J’aperçois très rapidement un sourire sur son visage, il me dérange. Je m’y connais, rayon sourires, et celui-là… un côté fou, un peu carnassier. Elle prend le temps de me mettre en route pendant qu’elle marche et m’installe enfin doucement contre sa joue (elle a jamais aimé utiliser l’écran de contrôle pour cadrer). Et là, mes commandes manquent de sauter. Le mari est là, allongé sur le lit, nu comme un ver, étrangement positionné et immobile. Le joli petit lot se trouve adossé contre le mur, la tête penchée contre sa poitrine plutôt bien fournie et les mains trainant sur la moquette jaune. Une parfaite scène de crime. La dame part dans un rire hystérique. J’en ai les boutons qui vibrent. Elle me met en mode rafale et je pars dans des dizaines de clichés à la suite…


Consigne : Nous avons retenu la suggestion de Plume Vive qui propose de donner la parole à un appareil photo qui aurait beaucoup à raconter s’il le pouvait. Nous réparons cette injustice avec le thème de cette semaine.

8 réponses sur “L'impromptu du lundi : Appareil photo”

  1. J’aime vraiment ce texte. Je dois dire que, jusqu’à présent, il est l’un de mes préférés. L’idée de départ est très intéressante et on a vraiment l’impression que c’est un appareil photo qui raconte. Je dis : chapeau !

    1. Merci Intrépide ! Pour tout avouer, c’est celui qui m’a, moi, le moins emballée quand je l’ai envoyé… le plaisir de lire l’inverse dans un commentaire n’a pas de nom !

  2. je commente sans lire je veux écrire sur le sujet mais j’ai pas eu le temps (peut être dans l’avion …)

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