Mon impromptu : la pièce en trop

– Oh ! Que fais-tu là, toi ?

Je la regarde et me sens soudain envahie d’une profonde tristesse. Au soulagement mêlé d’excitation, dont l’issue d’un mille pièces est souvent teintée, succède une lassitude qui ne m’avait pas visitée depuis des lustres.

La voilà, sous mes yeux, dodue dans ses formes, chétive par la taille, fragile par sa matière. La voilà, toute bleue, appelant mon regard de son vernis mat, précieuse et rare, isolée sur l’immense mer de carton qui l’entoure.

Ma peine grandit quand je pense à la place qu’elle n’a pu, qu’elle n’a su trouver. Je m’interroge sur mes motivations à l’avoir laissée là, tout au fond. Seulement, aurais-je pu faire autrement ? Si l’opportunité m’était donné de changer le cours des choses, et d’enfin lui trouver un petit espace, même minuscule, dans ce grand tableau morcelé à peine achevé… le ferais-je ?

Je ne crois pas.

Je réfléchis un instant, les yeux rivés sur ce petit bout d’histoire en attente. Je n’ose pas la prendre, la toucher, ni même l’approcher. Je la fixe et continue mon monologue intérieur, m’efforçant de rester insensible à l’appel azuréen de sa face illustrée.

– Je ne peux pas te faire exister, dis-je, le cœur gros, les lèvres tremblantes. Je ne peux pas te glisser dans mon histoire, c’est impossible. Tu ne peux pas rester là, tu perturbes le cours des choses… tu me bouleverses ! Et tu n’en as pas le droit !

D’un pas décidé, le fond de la boîte à la main, je m’installe à la fenêtre et lance un dernier regard au petit objet que je m’apprête à envoyer dans les airs. En un clignement d’yeux, je lui envoie les images des souvenirs que nous n’avons pu créer ensemble. D’un regard appuyé, je lui chante silencieusement les mots que nous n’avons pas entonnés de concert.

Mes doigts s’approchent, tendres,  la caressent doucement, l’étreignent avec douceur. Et dans une grande inspiration, je souffle la pièce de vie alors délicatement posée sur mes lèvres, qui s’élève dans une magie tourbillonnante, créant un camaïeu de bleu, comme un baiser volé aux jours que nous n’avons pas traversés ensemble.

Plume Vive
écrit pour les Impromptus Littéraires

5 réponses sur “Mon impromptu : la pièce en trop”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *