Impromptus : Une tache de vin bien marquée

J’ai découvert l’excellent site Les Impromptus Littéraires  je ne sais même plus grâce à quel hasard de clics… et me voilà embarquée dans l’aventure qu’ils proposent (un thème sur lequel il faut broder avec des mots) !

Ma première contribution, pondue en 20 minutes, une heure après avoir pris connaissance de leur existence (première publication 20.04.08, il y a presque cinq ans…) :

 Une tache de vin bien marquée…

Elle lui sourit. Tout sur son visage reflète l’amour qu’elle lui porte. Il en est certain.

Le repas terminé, il se lève rapidement pour l’aider à se séparer de sa chaise, et lui tend son bras, à la manière des grands gentlemen.

Ils se dirigent vers la sortie, presque les yeux dans les yeux, assurément la main dans la main. Une tension s’installe entre eux. Il croit profondément à la diffusion et au partage du désir sensuel qui commence à l’étreindre.

Il repense à ce merveilleux diner. La subtilité des plats choisis, concoctés avec brio par le Chef du restaurant. La robe noire, classique, élégante, qu’elle met en valeur tout naturellement. Un rien l’habille. Ses mains graciles qui virevoltent autour des couverts, du pain et des condiments mis à disposition, du verre de vin… Ce même verre de vin, qui tombe sous l’impulsion imprévue d’une main maladroite, blanche comme la neige, aux ongles soignés. Plaisir des yeux, contraste des couleurs, que de riches images à conserver.

Justement, à l’aide de ses souvenirs précautionneusement rangés dans un coin de sa mémoire, il hume de nouveaux les fumets des mets qu’ils ont sous le nez, également de la fragrance qu’elle porte, si diaboliquement envoûtante. Son attention revient à ce verre de vin, malencontreusement renversé au moment de passer au dessert. Une manière expéditive d’inviter le serveur à débarrasser le couvert pense-t-il.

Il ne se laisse pas déconcentrer. En attendant leurs vêtements chauds laissés au vestiaire le temps du repas, il invite son esprit à revivre le plaisir des papilles, des oreilles. Le croquant de ce crustacé, dont le bruit de cassure provoque une montée de salive dans sa bouche. Le crépitement des larges bougies, douces lueurs qui animent la soirée. La saveur du plat principal, qui n’égale pas celle de ce baiser furtivement échangé avant la maladresse de la belle. Oui, encore ce verre de vin renversé.

Il se réprimande intérieurement, persuadé de s’accrocher à cette image en raison de la grande qualité de ce vin, judicieusement conseillé par le maitre d’hôtel des lieux. Il tente de penser à autre chose, le temps de mettre le manteau sur les épaules de la personne qui l’accompagne.

Rien n’y fait, il voit très nettement, malgré des efforts insoupçonnables de l’extérieur pour visualiser autre chose, cette tache rouge qui s’étale harmonieusement et insidieusement sur la nappe blanche. Le contraste des couleurs, oui, ça doit être ça. La raison qui fait qu’il n’arrive pas à diriger ses pensée sur une autre image. Insidieusement. Le mot résonne à l’intérieur de son crâne.

Vin. Tâche. Insidieusement.

Et là, au moment pile où il passe le pas de la porte devant elle en signe de bienséance, à l’instant précis où il s’offre aux regards des passants et autres touristes qui circulent sur les trottoirs illuminés de la ville, à la seconde même où devant la façade du restaurant on ne voit que lui, il comprend.

Cette fois-ci, pas un bruit, aussi infime soit-il, pas un soupçon d’odeur, pas une particule à savourer. Il part. Immédiatement. Sans souvenirs à garder.

Il part avec une seule sensation, le poids qui traverse les épaisseurs chargées de le protéger des agressions extérieures. Et un seul sentiment, la stupeur. Soit, une distance s’était peu à peu établie. Mais au grand jamais il n’aurait pensé à cela. Le métal chauffé par la déflagration lui cuit la peau. L’amour n’était plus ? Et cette tendresse alors ? Etait-elle feinte ? Non, il ne pouvait y croire. Et pourtant, le verre de vin…

(j’ai rajouté une phrase de détails dans les dernières lignes, suite aux commentaires lus sur le site en question, car la trame que j’invitais à deviner à (vraiment) demi-mot dans les derniers paragraphes n’avait pas fait mouche… saurez-vous maintenant la découvrir ?)

7 réponses sur “Impromptus : Une tache de vin bien marquée”

  1. 20 minutes pour écrire tout ça ?
    Moi, 20 minutes, c’est le temps qu’il me faut rien que pour trouver un titre à chacune de mes inepties.
    Le reste, je te dis même pas…

  2. effectivement cette phrase de + rajoute tout un poids supplémentaire à ce texte qui, dans la version livré aux Impromptus, était déjà fort beau

    je trouve que le hasard a bien fait les choses en te dirigeant vers Les Impromptus 😉

  3. Nicolas, Nicolas, pour qui voudrais-tu te faire passer ? Que tu fasses parfois du réchauffé dans ton antre, soit, mais de là à passer des heures à rédiger tes billets… encore une fois, je ne te crois pas une seconde 🙂

    Merci pour ton passage Tisseuse, et surtout pour le compliment que je prends avec plaisir !

  4. Alors, sans me comparer un seul instant à ce génie qu’était Céline, je t’invite à lire sa prose et à voir comment il rédigeait un bouquin : écrire, relire, réécrire, repasser, écouter, etc. (par exemple dans « Entretiens avec le Professeur Y »). Je lui arrive pas à la cheville, mais, comme lui, je n’écris pas d’un jet. C’est du retravaillé et sué. D’autant que question inspiration, je peine beaucoup (particulièrement ce soir). Céline est un géant. Moi, un bouffon, un fou du roi.

  5. Oui, la plupart du temps, je travaille également de la sorte… je laisse les mots jaillir, puis je mets le sujet en brouillon, j’y reviens… quelque fois le résultat peut me plaire très rapidement (cf. la luxure sur les circonstances atténuantes) et d’autres fois, je dois revenir dessus de manière incessante… il n’y a pas de règles finalement !
    (j’ai lu Celine (ses premières oeuvres) et en effet, comme tu le fais si justement remarquer, il n’y a pas de comparaison avec ce que nous écrivons sur nos supports respectifs ;-))

  6. bien sûr que le travail d’écriture est sacrément important, mais la fulgurance a du bon aussi !
    elle donne vraiment l’intensité des mots !

    un maximum des poèmes que je mets en ligne sur Blogger ou sur Haut et Fort ont été écrits d’un seul jet, certains sont bons, d’autres pas, mais ceux qui le sont (à mon avis), n’ont jamais été retouchés, jamais
    le fait d’écrire tous les jours affinent les mots, les épurent

  7. Oui Tisseuse, le fulgurant, comme c’est bien dit !

    Une tache de vin bien marquée et la Luxure sont des textes « fulgurés » 😉

    Mais j’aime ausi écrire et laisser de côté, avec cette petite voix qui me dit « attends, tu n’as pas tout donné là, il faut que ça remonte pour pouvoir sortir… »

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