L'impromptu de la semaine : A la croisée des chemins

A gauche, à droite, sa tête dodeline en même temps qu’elle lui permet d’observer les routes qui se présentent à lui. Un carrefour perdu au milieu de la campagne qu’il arpente sans relâche.

La chaleur étouffante de ce mois de juillet fait luire quelques gouttes de sueur qui perlent les unes après les autres sur son front. Ses lèvres rouges et charnues se craquèlent depuis plus d’une semaine maintenant, malgré les quantités astronomiques d’eau qu’il a ingurgitées toute la journée.

Une langueur s’empare de lui, alors qu’il est debout, droit comme la troisième voyelle de l’alphabet, sur le bas-côté végétalisé de la départementale. Voilà des mois qu’il déambule, mais ça doit être la première fois qu’il s’interroge sur le chemin à emprunter.

Mû depuis des semaines par une énergie presque inexplicable pour un jeune homme qui restait jusqu’à présent terré dans sa chambre d’adolescent complexé, la moiteur de la région donne aujourd’hui comme de minuscules coups de frein à sa cavale.

Il y a quelques jours déjà, cette voiture dont la conductrice, à la fois suspicieuse et angoissée, l’avait redéposé à peine quelques minutes après l’avoir embarqué au snack du petit village durement atteint dans la matinée. Alors en plein soleil, sous un cagnard digne des régions méditerranéennes, il avait dû se rendre à peu près présentable pour trouver une bonne âme. A l’évocation de ce souvenir, il sourit et remercie mentalement la fontaine de la mignonne petite commune dans laquelle Madame-je-ne-sais-pas-si-je-dois l’avait déposé. Le maire de cette bourgade a eu la gentillesse de lui permettre de rallier la plus grande ville avoisinante, à près d’une heure de là. C’est grâce à ce charmant vieux monsieur, qu’il a pu faire face pendant deux jours aux hautes températures qui accable les environs. Les trois grandes bouteilles d’eau achetées sur la place du marché lui avaient été bien utiles.

Mais là, debout sous le soleil de plomb, chancelant sous le poids de l’indécision, il essaie surtout de chasser cette image idyllique d’eau à profusion. Aucun centime en poche, une allure de moins en moins avenante et la saison estivale n’arrangeant rien à son état général, la poursuite de sa quête allait se durcir. Sa quête… quelle quête déjà ? Il se souvient… il se souvient être parti. Pourquoi ?

Le manque d’eau et l’isolement des derniers jours compliquent le cheminement de sa réflexion. Il tombe d’épuisement sur l’herbe roussie qui l’accueille rudement dans un bruit sec. Machinalement, le garçon porte la main à sa poche arrière qui le gêne dans son assise, et en retire un objet plat, à la face fissurée. Son téléphone. Son téléphone, dont l’écran a rendu l’âme sous le poids de la chute. Son téléphone, qui ne veut plus démarrer, à sec de ses trois jours de réserve. Le dernier chargement des batteries avait été réalisé dans le hall d’une gare, à force de charme auprès d’une jeune fille en attente de son train. C’était il y a trois jours déjà. Trois jours sans voir un humain ou une étendue d’eau, même croupie.

De la station assise à la position allongée, il n’y a qu’un faible élan qui ne tarde pas face à l’épuisement général de ce corps meurtri par les carences dont il est victime. Ce corps si jeune, si frêle, qui subit quasiment depuis la première seconde du coup de tête qui l’a mené sur le sentier du doute et de la colère.

Le jeune homme ferme les yeux, sa main droite touchant du bout des doigts le goudron brûlant, qui lui rappelle vaguement où il est. Il sent sur son visage les rayons ravageurs de l’astre dominant le ciel. Ses yeux cuisent sous ses paupières closes et sa gorge sèche devient insupportable. Son ventre émet des gargouillis de faim et de torture digestive qui arrivent à le faire sourire alors que ses pensées s’évanouissent doucement…

Un bruit de moteur, au loin. Il n’est déjà plus là, comme dans une lévitation céleste. Une sirène se fait entendre, jusqu’à désagréablement vriller ses pensées profondes. Brusquement, son cœur fait un bond dans sa poitrine. Non, il ne retournera pas là-bas. Bouge-toi ! Mais bouge-toi donc ! Son corps est déjà parti, lui. Il semble qu’il n’y ait que les battements de son organe de vie qui lui répondent, en saccadant leur rythme, défiant toute logique rythmique.

Les sirènes se rapprochent… Mais le jeune homme n’est plus en mesure de les entendre, sa peur s’évaporant dans les dernières gouttes de sueur sorties de son corps, à la croisée des chemins.