Ma brève du vendredi (parce que ça faisait longtemps)

Je suis plus qu’enchantée de revenir écrire sur cet espace. Je sais qu’il est encore lu, mais en revanche, je n’ai aucune idée de qui peut traîner ses guêtres dans le coin ! Alors je vais faire comme je sais faire : écrire ce qui me passe par la tête et voir ce que ça donne, en interaction, en statistiques de visite et en envie de continuer  🙂

La première chose dont j’ai envie de parler ici, c’est le nouveau rôle que je joue au sein des Impromptus Littéraires, vous savez ce site qui regroupe des auteurs scribouillant chaque semaine sur un thème imposé, que j’ai découvert en 2008 et que je n’ai jamais pu lâcher depuis ? Il se pourrait même que le site retrouve quelques couleurs grâce au travail commun des administrateurs… A suivre ! En attendant, je vous invite à le découvrir et pourquoi pas, à participer au prochain thème ? On me souffle dans l’oreillette qu’il se pourrait bien qu’une certaine plume propose l’idée de la semaine prochaine.

Ensuite, j’ai un gros morceau à vous lâcher. Un gros morceau qui se retrouvera dans la catégorie « tranches de vie » du blog, parce que c’est une aventure incroyable que l’on vit en famille depuis six semaines maintenant et que ça vaut le coup que je vienne en parler ici, pour éclairer des zones d’ombre, pour susciter des vocations et pourquoi pas, inspirer de nouvelles expériences culinaires ! Quoi ? Oui, on va parler bouffe  😀  Mais pas n’importe comment… On va parler de la mission #sugarfree !

Prêt à découvrir les raisons qui nous ont menés sur ce chemin (loin d’être sans embûches) ?

Impromptus : La pluie nous souriait

Le ciel vert olive annonçait une belle journée. Le réveil de la communauté se déroulait en silence ce matin, comme un accueil révérencieux du printemps qui tentait désespérément de se faire une place dans le froid de mars. Les yeux hagards des adultes croisaient la malice pétillante des plus jeunes, au milieu des volutes de fumée qui se dégageaient des braseros du petit-déjeuner. Cet espoir sans cesse renouvelé chez la nouvelle génération nous fatiguait, nous, les grands. Cette joie lumineuse de chaque jour représentait cependant l’unique raison pour eux de se lever, nous en étions bien conscients. L’air crépitait des odeurs de viande grillée et de maïs rôtis. La vie, branlante, fragile et incertaine, était bien là, tout autour et en nous.

Puis chacun a vaqué à ses occupations…

Je ne sais plus qui a entendu le clapotis le premier. Si nous avions été plus attentifs, nous aurions pu distinguer très nettement le nuage en question, intégré dans le camouflage de l’horizon. Des images carminées teintent aujourd’hui ce souvenir. Le hurlement de l’enfant qui a reçu la première goutte résonne encore en moi, profondément. Au signal d’alarme lancé par notre sentinelle au dentier rafistolé et à la crinière blanche, nous sommes devenus des fourmis, nous réunissant sous les abris en tôle réservés à cet usage. Nous nous sommes poussés les uns contre les autres, sans grande bousculade, plus dans l’envie de se rassurer de la présence de l’autre, nos corps pris de frissons d’angoisse se reconnaissant quasi-immédiatement. Les auvents de fortune avaient été aménagés de manière suffisamment spacieuse pour que le moindre d’entre nous puisse s’y abriter.

Malheureusement, on y trouvait de plus en plus de place.

C’était devenu la nouvelle mode, visiblement. De pluie en pluie, certains d’entre nous se sentaient pousser des ailes de courage et de bravoure. Nous savourions de ce fait le luxe d’une aisance supplémentaire à chaque ondée. Mais à quel prix ? Certains décidaient d’y passer en famille, et parfois sans même en avoir informé les enfants au préalable. D’autres n’avertissaient personne et s’offraient, sous le regard horrifié de leurs proches, ces derniers si choqués qu’ils ne prenaient pas la possibilité de les rejoindre afin de ne pas rester seuls ensuite. Ces différents spectacles nous étaient ainsi proposés régulièrement. Aussi écœurants que déchirants. Aussi pathétiques que libérateurs. Je sais que nous étions plusieurs à les envier, ces kamikazes de l’extrême. Parce que leur décision était synonyme de délivrance. Pour eux du moins. Car nous concernant, ce choix ne nous rappelait que nos perspectives réduites d’avenir et les erreurs, graves, du passé.

Ce jour-là, c’est une famille entière, debout face à nous et unie par leurs mains, qui nous a quittés.

La pluie a ouvert sa symphonie par une mélodieuse musique sur les toits des abris. Un brouhaha plus tard, nous étions tous à couvert, tous, sauf eux. La mère de famille regardait son homme, et chacun d’eux étreignaient la main de l’un de leurs deux enfants, placés entre eux. L’aînée et son jeune frère baissaient leur tête, comme résignés. La jambe gauche du petit garçon qui ne cessait de tressauter témoignait de sa peur. Sa sœur serrait si fort la main de sa mère que quelques gouttes de sang ont commencé à tomber des jointures de leur union, les ongles de l’une s’enfonçant dans la peau de l’autre. Tout va très vite, à chaque fois. Des premières gouttes éparses naissait une averse drue et puissante. C’est dans l’entre-deux que le petit garçon a fait entendre sa voix, tel un louveteau à l’appel des siens.

Quelques secondes seulement.

Quelques secondes de sons gutturaux, de mouvements désordonnés et d’éclaboussures vermillon. La famille, arrivée aux limites de son désespoir, n’était plus. Symbole de la déraison dont notre espèce a fait preuve pendant tant de décades, ces courageux combattants de la vie avaient décidé de mettre un point final à leur lutte. Pour eux, plus de culture de l’unique aliment résistant à la piètre qualité de la terre, de l’air et du peu d’eau demeurant sur la planète, le maïs. Pour eux, plus d’abattage, en vue de subsister, de la seule race d’animaux dont la loyauté a primé sur l’intelligence de s’éteindre par elle-même, les chiens, ces amis fidèles qui ne se doutaient de rien jusqu’à leur dernier souffle sous nos haches. Pour eux, finie l’hypocrisie d’une vie comme la nôtre, que d’autres ne pouvaient s’empêcher de perpétuer, que dis-je, de perpétrer.

Cinq à six fois par an, la pluie nous souriait.

Et nous finissions par lui sourire à notre tour, les uns après les autres.

L’impromptu de la semaine : Le sacre de l’été

Photo personnelle - Tous droits réservés

La dernière rose fane sa couleur délicatement poudrée au milieu d’une herbe roussie. Les insectes stridulent à tout va, pour quelques minutes encore… Le soir arrivant, l’horizon se pare de chaudes teintes savamment mêlées à un turquoise qui semble avoir été créé pour l’occasion. L’air est tiède, chargé d’une odeur inimitable, de celles que l’on ne peut définir et qui invitent pourtant mille images derrière nos paupières fermées : la douceur d’un grain de peau ensoleillé, une mer translucide et parfaitement iodée, le vert tendre d’un végétal au toucher léger comme l’air, un chat qui s’étire dans le bien-être le plus total…

Et soudain, l’odeur change, présageant un orage dans l’heure. Il est même déjà là.

La pluie fait teinter la moindre partie métallique qu’elle trouve à sa portée, se contentant d’un bruit mat mais net sur les minéraux, le verre, les plastiques. Son rythme effréné, s’intensifiant à mesure que le grondement encore lointain se rapproche, rythme les battements des cœurs environnants. Le luxe ultime de ces moments précieux réside dans le temps que l’on va prendre pour apprécier le spectacle… Se délecter du nettoyage minutieux de chaque relief terrestre… Laisser les corps résonner au son d’une musique unique et éphémère, inspirer profondément les effluves résultant de l’union de la terre et du ciel…

Puis revenir à la réalité, sortir d’un songe d’une nuit d’été, au cœur d’une fraîcheur noctambule et d’un silence à couper le souffle. Savourer le moment suspendu, comme le privilège de goûter à l’après d’une communion sensuelle de la Nature et des éléments.

Mon impromptu : la pièce en trop

– Oh ! Que fais-tu là, toi ?

Je la regarde et me sens soudain envahie d’une profonde tristesse. Au soulagement mêlé d’excitation, dont l’issue d’un mille pièces est souvent teintée, succède une lassitude qui ne m’avait pas visitée depuis des lustres.

La voilà, sous mes yeux, dodue dans ses formes, chétive par la taille, fragile par sa matière. La voilà, toute bleue, appelant mon regard de son vernis mat, précieuse et rare, isolée sur l’immense mer de carton qui l’entoure.

Ma peine grandit quand je pense à la place qu’elle n’a pu, qu’elle n’a su trouver. Je m’interroge sur mes motivations à l’avoir laissée là, tout au fond. Seulement, aurais-je pu faire autrement ? Si l’opportunité m’était donné de changer le cours des choses, et d’enfin lui trouver un petit espace, même minuscule, dans ce grand tableau morcelé à peine achevé… le ferais-je ?

Je ne crois pas.

Je réfléchis un instant, les yeux rivés sur ce petit bout d’histoire en attente. Je n’ose pas la prendre, la toucher, ni même l’approcher. Je la fixe et continue mon monologue intérieur, m’efforçant de rester insensible à l’appel azuréen de sa face illustrée.

– Je ne peux pas te faire exister, dis-je, le cœur gros, les lèvres tremblantes. Je ne peux pas te glisser dans mon histoire, c’est impossible. Tu ne peux pas rester là, tu perturbes le cours des choses… tu me bouleverses ! Et tu n’en as pas le droit !

D’un pas décidé, le fond de la boîte à la main, je m’installe à la fenêtre et lance un dernier regard au petit objet que je m’apprête à envoyer dans les airs. En un clignement d’yeux, je lui envoie les images des souvenirs que nous n’avons pu créer ensemble. D’un regard appuyé, je lui chante silencieusement les mots que nous n’avons pas entonnés de concert.

Mes doigts s’approchent, tendres,  la caressent doucement, l’étreignent avec douceur. Et dans une grande inspiration, je souffle la pièce de vie alors délicatement posée sur mes lèvres, qui s’élève dans une magie tourbillonnante, créant un camaïeu de bleu, comme un baiser volé aux jours que nous n’avons pas traversés ensemble.

Plume Vive
écrit pour les Impromptus Littéraires