L'impromptu de la semaine : A la croisée des chemins

A gauche, à droite, sa tête dodeline en même temps qu’elle lui permet d’observer les routes qui se présentent à lui. Un carrefour perdu au milieu de la campagne qu’il arpente sans relâche.

La chaleur étouffante de ce mois de juillet fait luire quelques gouttes de sueur qui perlent les unes après les autres sur son front. Ses lèvres rouges et charnues se craquèlent depuis plus d’une semaine maintenant, malgré les quantités astronomiques d’eau qu’il a ingurgitées toute la journée.

Une langueur s’empare de lui, alors qu’il est debout, droit comme la troisième voyelle de l’alphabet, sur le bas-côté végétalisé de la départementale. Voilà des mois qu’il déambule, mais ça doit être la première fois qu’il s’interroge sur le chemin à emprunter.

Mû depuis des semaines par une énergie presque inexplicable pour un jeune homme qui restait jusqu’à présent terré dans sa chambre d’adolescent complexé, la moiteur de la région donne aujourd’hui comme de minuscules coups de frein à sa cavale.

Il y a quelques jours déjà, cette voiture dont la conductrice, à la fois suspicieuse et angoissée, l’avait redéposé à peine quelques minutes après l’avoir embarqué au snack du petit village durement atteint dans la matinée. Alors en plein soleil, sous un cagnard digne des régions méditerranéennes, il avait dû se rendre à peu près présentable pour trouver une bonne âme. A l’évocation de ce souvenir, il sourit et remercie mentalement la fontaine de la mignonne petite commune dans laquelle Madame-je-ne-sais-pas-si-je-dois l’avait déposé. Le maire de cette bourgade a eu la gentillesse de lui permettre de rallier la plus grande ville avoisinante, à près d’une heure de là. C’est grâce à ce charmant vieux monsieur, qu’il a pu faire face pendant deux jours aux hautes températures qui accable les environs. Les trois grandes bouteilles d’eau achetées sur la place du marché lui avaient été bien utiles.

Mais là, debout sous le soleil de plomb, chancelant sous le poids de l’indécision, il essaie surtout de chasser cette image idyllique d’eau à profusion. Aucun centime en poche, une allure de moins en moins avenante et la saison estivale n’arrangeant rien à son état général, la poursuite de sa quête allait se durcir. Sa quête… quelle quête déjà ? Il se souvient… il se souvient être parti. Pourquoi ?

Le manque d’eau et l’isolement des derniers jours compliquent le cheminement de sa réflexion. Il tombe d’épuisement sur l’herbe roussie qui l’accueille rudement dans un bruit sec. Machinalement, le garçon porte la main à sa poche arrière qui le gêne dans son assise, et en retire un objet plat, à la face fissurée. Son téléphone. Son téléphone, dont l’écran a rendu l’âme sous le poids de la chute. Son téléphone, qui ne veut plus démarrer, à sec de ses trois jours de réserve. Le dernier chargement des batteries avait été réalisé dans le hall d’une gare, à force de charme auprès d’une jeune fille en attente de son train. C’était il y a trois jours déjà. Trois jours sans voir un humain ou une étendue d’eau, même croupie.

De la station assise à la position allongée, il n’y a qu’un faible élan qui ne tarde pas face à l’épuisement général de ce corps meurtri par les carences dont il est victime. Ce corps si jeune, si frêle, qui subit quasiment depuis la première seconde du coup de tête qui l’a mené sur le sentier du doute et de la colère.

Le jeune homme ferme les yeux, sa main droite touchant du bout des doigts le goudron brûlant, qui lui rappelle vaguement où il est. Il sent sur son visage les rayons ravageurs de l’astre dominant le ciel. Ses yeux cuisent sous ses paupières closes et sa gorge sèche devient insupportable. Son ventre émet des gargouillis de faim et de torture digestive qui arrivent à le faire sourire alors que ses pensées s’évanouissent doucement…

Un bruit de moteur, au loin. Il n’est déjà plus là, comme dans une lévitation céleste. Une sirène se fait entendre, jusqu’à désagréablement vriller ses pensées profondes. Brusquement, son cœur fait un bond dans sa poitrine. Non, il ne retournera pas là-bas. Bouge-toi ! Mais bouge-toi donc ! Son corps est déjà parti, lui. Il semble qu’il n’y ait que les battements de son organe de vie qui lui répondent, en saccadant leur rythme, défiant toute logique rythmique.

Les sirènes se rapprochent… Mais le jeune homme n’est plus en mesure de les entendre, sa peur s’évaporant dans les dernières gouttes de sueur sorties de son corps, à la croisée des chemins.

L'impromptu de la semaine : Animaux imaginaires

Animaux de la boutique des étrangetés

Poussinge
Petit mammifère presque cubique, mais pas très haut, qui, non content de faire des grimaces et d’amuser la galerie à longueur de journée, grandit à la vitesse de la lumière, perdant son duvet jaune étincelant à chaque mue, c’est-à-dire, de manière hebdomadaire.
– Conseils de soins : Omnivore. Il dort dès qu’il fait nuit et a besoin de beaucoup d’affection.
– Conseils d’adoption : Gens peu enclins au ménage, s’abstenir. Excellente adaptation dans les familles avec enfants.

Autruchemin
Grande volatile de deux mètres, sa morphologie l’empêche de voler, ce qui lui vaut de pleurer une bonne partie des matinées. Il se calme au son d’une voix chantante. Il possède deux yeux extrêmement globuleux et expressifs qui lui permettent d’obtenir à peu près tout ce qu’il désire, et ce sans hypnose. A tendance à se perdre pendant ses promenades.
– Conseils de soins : Herbivore. Un collier à puce est à prévoir pour le retrouver facilement.
– Conseils d’adoption : Chanteurs de salle de bains et non-trekkeurs, passez votre route.

Papivert
Très vieil animal, l’ancêtre de tout organisme vivant, cet hybride dont on ne connaît pas les origines à tendance à oublier son âge. Il court donc la femelle dès qu’il en a l’occasion, se retrouvant souvent frustré de ne pouvoir l’honorer, car c’est après de longues années de chasse qu’il peut enfin trouver un c… cœur à prendre. Et parfois il y arrive. Attention, animal très fertile.
– Conseils de soins : Carnivore. Un calendrier perpétuel et des contraceptifs adaptés peuvent être utiles.
– Conseils d’adoption : Adoptants avec une espérance de vie au taquet, et une bonne mémoire.

Tortutu
Petite chose pleine de volume, dont la tête se distingue souvent mal du fondement. Roule sur elle-même à la manière d’un Popple, et chantonne toute la journée. S’entend très bien avec l’Autruchemin. D’un diamètre de 30 centimètres, elle ne prend pas de place. Parfait doudou vivant qui se nourrit de l’affection de ses maîtres et d’oeufs. Rare spécimen animal à aimer tout le monde.
– Conseils de soins : Oophage. Prévoir des séances quotidiennes de câlins et des oeufs. Beaucoup d’œufs.
– Conseils d’adoption : Il faut avoir du temps à lui consacrer. Et les nerfs bien solides (il ne chante pas toujours très juste).

Chevallée
Mammifère d’une taille imposante, il ne vit que dans des espaces herbeux très vastes, avec des reliefs, car il a besoin de galoper au creux de montagnes. De l’entretien de sa musculature dépend son épanouissement. Quelque part un peu artiste, car il aime la lumière, les couleurs et les fleurs (autant à admirer qu’à déguster, les fleurs). Et la poésie aussi. Peut bien s’entendre avec le Poussinge, qu’il porte volontiers sur son dos.
– Conseils de soins : Herbivore. Ranch ou haras serait l’idéal pour l’accueillir.
– Conseils d’adoption : Si vous n’êtes pas créatif dans l’âme, ça risque d’être compliqué.

Crépigeon
Petit oiseau aux ailes très longues, il s’amuse à frôler les maisons pour en régulariser les enduits à la chaux, dont il se nourrit. Sans réelle interaction avec sa famille adoptante, il propose néanmoins des spectacles de haut vol qui peuvent divertir lors des soirées entre amis ou quand il faut impressionner la famille. Déménager régulièrement permet de maintenir des relations de voisinage cordiales.
– Conseils de soins : Régime non réellement identifié. Pas grand-chose d’identifié le concernant, d’ailleurs.
– Conseils d’adoption : Adoptant qui cherche à faire une bonne action, essentiellement.

Confettigre
Le plus festif des mammifères : grâce à sa dentition exceptionnelle, il déchiquète en quelques secondes de quoi animer vos plus folles soirées. Permis de détention obligatoire (six mois de formation). Espace extérieur dédié recommandé (ou budget de rénovation intérieure annuelle à prévoir). Animal qui fait sensation, même auprès de votre banquier.
– Conseils de soins : Carnivore. Pour des raisons financières, l’élevage de sa nourriture est conseillé…
– Conseils d’adoption : Adoptants au gros caractère, car il faut savoir lui tenir tête (mais pas trop près).

Impromptu de la semaine : L'inventaire farfelu

Farfelu, farfelu… comme vous y allez. Toqué tant qu’on y est ? Est-ce ma faute, à moi, si j’aime :

Les pois, les poissons, volants, rouges et exotiques, amorphes ou extatiques
Réveiller les morts, les vieux démons, les consciences, les papilles, les sens et les esprits
Les voiles, actées en théâtre, frivoles en fenêtre, du grand large
Amuser la galerie, mon chat, l’autre, mon prochain, l’assistance
Le goût des choses, des autres, des merveilles et de la vie
Plonger dans l’eau, céans, dans son regard, dans le noir, la piscine, les abimes, l’inconnu
Les sciences, physiques, imaginaires, humaines, politiques et, redondance, occultes
Me rouler dans l’herbe, dans la farine, dans la boue et rouler dans les flaques
Les appétits d’ogre, gargantuesques et insatiables, de tout, de rien, de ces petites choses décidément grandes et qui ne sont que peu de choses, faites de petits riens
Savourer le thé, l’instant, le fumet, les belles personnes, les victoires
La nuit, le jour, le soleil, la lune, l’astre et l’étoile, le dragon et l’Histoire
Aligner les mots, les faire tinter comme du cristal, résonnance sur raisonnement, alcôve de secrets éphémères jetés en pâture et en lecture
La torture de l’amour, les crampes de l’affection, les douleurs de l’attachement, toi
Rêver, songer, espérer, entrevoir, méditer, penser, fantasmer, me projeter
Le vent sur ma peau, l’air dans tes cheveux, la brise contre mon sein, un souffle sur ma nuque
Vivre, mille vies, mille morts, mille expériences, mille revers, mille réussites, mille émotions.

Impromptu de la semaine : Rose et rainette

Ben voilà, comme d’habitude, ce sont toujours les mêmes qui sont punis. Allez rendre service, moi, je vous dis ! Elle me demande d’aller lui chercher quelques grillons et bien entendu, que je m’adresse à notre voisine de nénuphars qui en fait le commerce n’a pas plu à madame. Evidemment que non. C’est sur les roses que madame m’a envoyé dès qu’elle m’a vu arriver du trottoir d’en face, malgré ma gueule pleine d’insectes charnus. C’est ma faute à moi, si je n’aime pas chasser et que la voisine détient les plus beaux spécimens de l’étang ? Elle le savait, la bougresse, quand on s’est acoquiné, que je n’étais pas porté sur la chose. Mais peu importe, je vais en profiter pour faire un somme, je ne connais rien de plus moelleux qu’un cœur de rose pour piquer un roupillon et se refaire une santé. Et la prochaine fois que madame me demandera de ramener la pitance, c’est elle, que j’enverrai sur les roses ! Non mais !

Image de départ :

Impromptu de la semaine : La délicatesse des liaisons

Les histoires passées, douloureuses, heureuses, ne définiront pas notre présent.

Avec bienveillance et foi en l’avenir, les jours partagés se dérouleront paisiblement.

 

Derrière nous, les moments difficiles,

En nous, les émotions non feintes,

Loin de nous, les démons fossiles,

Intérieures, nos douces craintes.

C’est avec amour et compassion,

Amitié, cœur et courage,

Timidité tremblante et admiration,

En constante attention sur l’ouvrage,

Savourant silences et chansons,

Sourires, soupirs, désir, plaisir…

Et emprunts de douceur, que nous renaîtrons.

 

Difficultés à traverser,

Epreuves à transcender,

Sursauts de vie à préserver.

 

Légitimer ce que nous créons ensemble,

Il ne peut y avoir plus belle finalité.

Alors que nos cœurs encore en tremblent,

Il ne peut exister de meilleure visée.

Selon que ton âme décidera du meilleur ou du pire,

Oracle inattendu de nos amours tumultueuses,

Nous aurons une relation à savourer tout à loisir,

Sensuelle, presque rêvée… ou vénimeuse.

Impromptu de la semaine : Week-end de bricolage

Deux mois que je le tannais avec cette histoire d’étagères, forcément, il a bien dû s’y mettre hier ! Premier week-end de libre depuis notre retour de vacances, c’était le moment idéal. Alors oui, égalité hommes-femmes, tout ça, mais… non ! Je ne mettrai la main sur une perceuse pour rien au monde, trop peur de les abîmer et de ne plus pouvoir jouer de mon très cher piano. Seulement, tenir la planche, récupérer les vis et les ajuster dans les équerres, tout en faisant attention à ne pas tomber, la tâche en solitaire était ardue. J’ai donc été mise à contribution, contre mon gré.

Jouer les petites mains ne me passionnait guère. Alors j’ai commencé à jouer. Jouer avec tout ce qui me passait devant les yeux, sous la main, par la tête… Tout d’abord, l’un de mes index a farfouillé dans les clous, vis, rivets et boulons de la caisse béant à nos pieds, seul objet à proximité. Puis je les ai triés. J’ai fini par m’ennuyer de rester si sage, n’étant sollicitée que pour tenir un outil ou faire le coursier statique des pièces métalliques de fixation. Une moue exaspérée sur le visage, mes pensées se sont éclipsées loin, bien loin de la bibliothèque, et finir par s’évader vers la chambre à coucher.

Des envies extrêmement éloignées de notre activité du moment ont envahi mon cerveau. Difficile de me concentrer, malgré la simplicité évidente de mon rôle dans le montage de nos étagères. Même la perspective d’enfin pouvoir retrouver mes livres encore en cartons n’arrivait pas à calmer les visions, plus qu’équivoques, qui défilaient à toute allure dans mon esprit. Le croissant de peau que son t-shirt laissait entrevoir à chacun de ses mouvements, juste à hauteur de mes yeux, livrant ainsi les poils de son ventre à mon imagination déjà fertile, n’a absolument pas arrangé les choses !

Un mélange étrange s’est produit dans mes rêveries, bricolage et luxure étroitement liés, et contre toute attente, loin d’être incongrus une fois réunis. Une main tenant fermement une vis, laquelle parcourait de sa pointe l’un de mes seins, provoquant une intense chair de poule, autant alimentée par le contact froid du métal que par l’éventualité d’une minuscule griffure sur ma peau. Un mètre-ruban devenu souple pour les besoins de mon fantasme, jouant délicatement dans mes cheveux longs. Un gant épais et rugueux frottant ma cuisse nue… Assez ! D’une main ferme, j’ai attrapé la sienne, l’ai fait descendre de son escabeau puis l’ai entraîné, sans un mot, sans un regard, vers la chambre.

Je n’aime pas bricoler. Pas les étagères d’une bibliothèque en tous cas.

Impromptu de la semaine : Ca a débuté comme ça

Ça a débuté comme ça. Moi j’avais jamais rien dit. Rien. Mais ça m’est tombé dessus, d’un coup. Pourtant, pas un mot plus haut que l’autre, jamais. Mais ça a débuté comme ça. Des regards perdus, des soupirs légers, des sourires qu’on oublie et l’enthousiasme qui se meurt. Alors on pense qu’on le perd, on le voit partir, mais on ne sait pas trop où. Alors on essaie de savoir, on questionne, on bouscule un peu, on titille, souvent. Moi j’avais jamais rien dit. Rien. J’essayais juste de comprendre, de saisir ce qui se jouait, là, sous mes yeux, invisible cruauté. Je tentais, à maintes reprises, de reprendre la main, de conserver ce petit bout de tissu tiède, qui endort si facilement le soir, quand on a besoin de réconfort. Je croyais à des lendemains chantants, ensoleillés, où tout le monde retrouverait sa place, juste comme avant. Ça a débuté comme ça. Un détachement sourd et sournois, une affection que l’on vit et que l’on vide de toute substance, petit à petit, une alchimie qui se perd dans la réalité et perdure dans les souvenirs, insaisissable cruauté. Mais moi, j’avais jamais rien dit, rien ! Je ne demandais qu’à donner, offrir, toujours, toujours plus, toujours plus fort. Je voulais partager cet océan d’amour doucereux niché à l’intérieur de moi, cet océan peut-être un peu écoeurant, à force, mais toujours sincère. Mais on n’en a plus voulu. On l’a regardé sans dédain, juste avec de l’indifférence. Le niveau de l’eau est alors monté. Et le ressac, de plus en plus pressant, m’a rendue malade. J’ai creusé, creusé loin, pour écoper cette amère eau salée, pour éviter de me noyer dans ces sentiments qui finissaient par stagner, là, tout au fond. Ça a débuté comme ça. J’ai fini par me perdre dans le bleu de son âme et goûter le fer du sang de son coeur. J’ai fini par vomir cet amour, ces douleurs, ce trop-plein de lui. Ça a débuté comme ça. Moi j’avais jamais rien dit. Rien.

Pour prendre connaissance du thème de la semaine, c’est par là.

Pour savoir ce qu’est un impromptu, c’est par ici.

Impromptus : Une tache de vin bien marquée

J’ai découvert l’excellent site Les Impromptus Littéraires  je ne sais même plus grâce à quel hasard de clics… et me voilà embarquée dans l’aventure qu’ils proposent (un thème sur lequel il faut broder avec des mots) !

Ma première contribution, pondue en 20 minutes, une heure après avoir pris connaissance de leur existence (première publication 20.04.08, il y a presque cinq ans…) :

 Une tache de vin bien marquée…

Elle lui sourit. Tout sur son visage reflète l’amour qu’elle lui porte. Il en est certain.

Le repas terminé, il se lève rapidement pour l’aider à se séparer de sa chaise, et lui tend son bras, à la manière des grands gentlemen.

Ils se dirigent vers la sortie, presque les yeux dans les yeux, assurément la main dans la main. Une tension s’installe entre eux. Il croit profondément à la diffusion et au partage du désir sensuel qui commence à l’étreindre.

Il repense à ce merveilleux diner. La subtilité des plats choisis, concoctés avec brio par le Chef du restaurant. La robe noire, classique, élégante, qu’elle met en valeur tout naturellement. Un rien l’habille. Ses mains graciles qui virevoltent autour des couverts, du pain et des condiments mis à disposition, du verre de vin… Ce même verre de vin, qui tombe sous l’impulsion imprévue d’une main maladroite, blanche comme la neige, aux ongles soignés. Plaisir des yeux, contraste des couleurs, que de riches images à conserver.

Justement, à l’aide de ses souvenirs précautionneusement rangés dans un coin de sa mémoire, il hume de nouveaux les fumets des mets qu’ils ont sous le nez, également de la fragrance qu’elle porte, si diaboliquement envoûtante. Son attention revient à ce verre de vin, malencontreusement renversé au moment de passer au dessert. Une manière expéditive d’inviter le serveur à débarrasser le couvert pense-t-il.

Il ne se laisse pas déconcentrer. En attendant leurs vêtements chauds laissés au vestiaire le temps du repas, il invite son esprit à revivre le plaisir des papilles, des oreilles. Le croquant de ce crustacé, dont le bruit de cassure provoque une montée de salive dans sa bouche. Le crépitement des larges bougies, douces lueurs qui animent la soirée. La saveur du plat principal, qui n’égale pas celle de ce baiser furtivement échangé avant la maladresse de la belle. Oui, encore ce verre de vin renversé.

Il se réprimande intérieurement, persuadé de s’accrocher à cette image en raison de la grande qualité de ce vin, judicieusement conseillé par le maitre d’hôtel des lieux. Il tente de penser à autre chose, le temps de mettre le manteau sur les épaules de la personne qui l’accompagne.

Rien n’y fait, il voit très nettement, malgré des efforts insoupçonnables de l’extérieur pour visualiser autre chose, cette tache rouge qui s’étale harmonieusement et insidieusement sur la nappe blanche. Le contraste des couleurs, oui, ça doit être ça. La raison qui fait qu’il n’arrive pas à diriger ses pensée sur une autre image. Insidieusement. Le mot résonne à l’intérieur de son crâne.

Vin. Tâche. Insidieusement.

Et là, au moment pile où il passe le pas de la porte devant elle en signe de bienséance, à l’instant précis où il s’offre aux regards des passants et autres touristes qui circulent sur les trottoirs illuminés de la ville, à la seconde même où devant la façade du restaurant on ne voit que lui, il comprend.

Cette fois-ci, pas un bruit, aussi infime soit-il, pas un soupçon d’odeur, pas une particule à savourer. Il part. Immédiatement. Sans souvenirs à garder.

Il part avec une seule sensation, le poids qui traverse les épaisseurs chargées de le protéger des agressions extérieures. Et un seul sentiment, la stupeur. Soit, une distance s’était peu à peu établie. Mais au grand jamais il n’aurait pensé à cela. Le métal chauffé par la déflagration lui cuit la peau. L’amour n’était plus ? Et cette tendresse alors ? Etait-elle feinte ? Non, il ne pouvait y croire. Et pourtant, le verre de vin…

(j’ai rajouté une phrase de détails dans les dernières lignes, suite aux commentaires lus sur le site en question, car la trame que j’invitais à deviner à (vraiment) demi-mot dans les derniers paragraphes n’avait pas fait mouche… saurez-vous maintenant la découvrir ?)

L'impromptu du lundi : Appareil photo

Qu’est ce qu’il fait chaud ! Je ne sais plus bien depuis combien de temps je suis enfermé là-dedans, mais ça commence à faire long. Relégué au rang d’un simple paquet de mouchoirs ou d’une poignée de bonbons à la menthe, je vous jure. Je regarde mes compagnons d’infortune et peux identifier quelques cartes routières dans le fond à droite, ainsi qu’une sélection de CD vers la gauche. A l’étroit, et dans le noir. L’idée de faire fonctionner mon flash me titille, mais on m’a carrément éteint, même pas laissé la fonction veille. Economie d’énergie qu’elle disait. Economie d’énergie, peut-être, en attendant, moi, je m’ennuie ferme.

La boite à gants me rend claustro, mais y’a pas à dire, rester inactif et à l’abri de toute source de distraction facilite la méditation. Sauf qu’à trop détendre ma carte SD, de vieux souvenirs me reviennent en mémoire. Vous pensez, elle me décharge jamais… Alors les quatre derniers mois de sa vie, moi, je peux encore facilement m’en rappeler… Suffit que j’aille faire un tour dans les premiers clichés enregistrés, et je vous fais le remake de sa triste existence. Oui, parce que c’est pas joli joli ce qu’il lui arrive, à la dame. Oh, elle a rien demandé, pour sûr, mais bon, encore ce matin, elle était pas très souriante quand elle m’a attrapé au fond de son tiroir à lingerie.

Les premières prises de vue ont été réalisées pendant l’été. Quelques jours de vacances partagés avec son mari, et immortalisés de la plus belle manière : grâce à moi. Quelques vagues, deux ou trois prairies, sans oublier marché de village, animaux et couchers de soleil. Un portrait par-ci, un autoportrait par là, un baiser volé, voire… oui, un soir, l’ambiance était plutôt chaude. Après des photos prises sur la plage où on les voit à moitié nus (et complètement ivres, quand on connait la dame, cela va de soi), je me suis retrouvé à mitrailler des morceaux de chair dans tous les sens et sous toutes les coutures. Si la dame est plutôt agréable à regarder (j’en ai vu passer des modèles devant mon objectif), la multiplication ajoutée aux poses donnaient plutôt la nausée (je me voyais déjà bloquer ma carte en signe de contestation, mais vu comme ils sont technophiles les deux loulous, j’ai révisé ma position de peur de me faire carrément remplacer).

Au retour de vacances, ce sont les enfants qui ont fait les frais de la traditionnelle photo de rentrée des classes. Sagement installés devant le mur de la maison familiale, un beau sourire accroché à leurs lèvres, ils ont écouté sagement leur maman jusqu’au bout, sans rechigner. J’ai également officié dans la cour de récréation et dans les salles de classe, histoire de. Le début des activités extrascolaires est également une bonne occasion de dégainer les photos. En tout cas, la dame, elle, elle aime beaucoup. Le foot, le judo, la danse classique, la musique, tout y est passé. Ah, peut-être pas… je crois qu’elle a zappé le club d’échecs cette année, à moins que le grand n’y aille plus, allez savoir. Bref, la vie suivait son cours, comme pour les deux années précédentes déjà passées en sa compagnie. Le petit train-train de madame tout le monde, avec ses hauts, ses bas, sa vie de maman et sa vie de femme (plutôt bien remplie, hein, près d’une quarantaine de clichés pornos au total pour la dame).

Il y a quand même eu un petit changement cette année. Vers la fin du mois de septembre je crois. Oui, c’est ça, n°1276 à 1285. Dix petites photos bien sympathiques. D’une toute autre élégance que celles que j’ai pu voir jusqu’à présent dans le domaine. C’est le mari qui m’avait pris ce jour-là. Je m’étais dit que c’était sûrement pour faire une surprise à la dame ou pour m’amener à son travail, comme il l’avait fait en début d’année pour la galette des rois de son service. Mais quand j’ai aperçu les murs violets de la chambre d’hôtel qu’il avait réservée pour passer un bon moment avec un joli petit lot, j’ai tout de suite compris. En quatre elle s’est mise. Et même plus. Ravissante et obéissante, moins coincée que la dame et surtout, excessivement aguicheuse. Rapide mais efficace, j’ai aussi pu profiter du spectacle quand il a oublié de m’éteindre. Aaaah, la fonction veille, bénie sois-tu.

Le hic, c’est que le mari, rappelez-vous, il est pas très au fait des nouvelles technologies, et même des anciennes puisque je fais bientôt partie des appareils que l’on qualifie tendrement d’obsolètes. Alors le mari voyez-vous, ben dans sa précipitation pour tout éteindre en entendant sa femme rentrer plus tôt de son cours de fitness, il a oublié de supprimer les derniers clichés de la carte après les avoir récupérés sur son ordinateur portable. Et devinez quoi… quand la dame m’a repris sur la console de l’entrée pour photographier son cours de yoga, elle a pas été déçue du voyage quand elle a repassé les dernières prises sur l’écran de contrôle devant ses copines. Ca a soupiré, soufflé et même pouffé, ces garces, dans le dos de la dame. Elle, ses larmes coulaient sans qu’elle dise rien. C’est quand elle a commencé à suivre son mari en m’emmenant avec elle que j’ai compris que ça allait mal finir.

Trois semaines, ça a duré. Elle mangeait plus, je le sentais bien à ses doigts qui devenaient tout osseux. Elle tremblait tellement que même ma fonction de stabilisation n’arrivait pas à atténuer les imperceptibles mouvements. Elle était hystérique : dès qu’elle le voyait en compagnie du joli petit lot, elle partait dans une chanson d’injures et de menaces en tous genres. On a fait des kilomètres comme ça, à le traquer et à le prendre en photo avec sa maîtresse. Dès le premier jour, la dame avait les photos qu’il lui fallait pour avoir la confirmation de ce dont elle avait déjà bien pris conscience en dix images parfaitement explicites, mais il avait fallu qu’elle se fasse souffrir encore et encore. Jusqu’au jour où ma batterie a lâché. Je n’ai pas pu l’accompagner dans son délire quasi-quotidien (il tenait la forme le mari, et son petit lot aussi) et le temps qu’elle trouve une remplaçante à ma fidèle compagne soudainement morte, elle avait passé un cap.

Elle avait visiblement décidé de ne pas se contenter de prendre des photos de son fautif de mari en charmante compagnie, pour se repasser chaque prise de vue le soir sur son portable et ainsi continuer à prendre conscience du gâchis qui se construisait chaque jour. J’ai compris quand elle m’a amené avec elle chez l’armurier. Elle sortait du café qui faisait face à l’hôtel du lundi et une fois n’est pas coutume, m’avait mis en bandoulière sans appuyer sur la touche off. J’ai pu regarder autour de moi tout à loisir. Et entendre aussi. C’est pour cette raison que là, coincé dans ma boite à gants, je ne suis pas rassuré sur la suite des évènements. Ca faisait une semaine que j’étais pas sorti de son tiroir Et c’est rageusement qu’elle m’a attrapé ce matin. Avec une seule et unique phrase quand elle a fait défiler les photos 1276 à 1285 et de 1301 à 1457… « aujourd’hui, je vais le tuer ».

La boite à gants s’ouvre sur une lumière aveuglante. Je la sens pleine d’énergie quand elle me prend, mais ses mains sont bizarres, comme recouvertes d’une paire de gants très fins. J’aperçois très rapidement un sourire sur son visage, il me dérange. Je m’y connais, rayon sourires, et celui-là… un côté fou, un peu carnassier. Elle prend le temps de me mettre en route pendant qu’elle marche et m’installe enfin doucement contre sa joue (elle a jamais aimé utiliser l’écran de contrôle pour cadrer). Et là, mes commandes manquent de sauter. Le mari est là, allongé sur le lit, nu comme un ver, étrangement positionné et immobile. Le joli petit lot se trouve adossé contre le mur, la tête penchée contre sa poitrine plutôt bien fournie et les mains trainant sur la moquette jaune. Une parfaite scène de crime. La dame part dans un rire hystérique. J’en ai les boutons qui vibrent. Elle me met en mode rafale et je pars dans des dizaines de clichés à la suite…


Consigne : Nous avons retenu la suggestion de Plume Vive qui propose de donner la parole à un appareil photo qui aurait beaucoup à raconter s’il le pouvait. Nous réparons cette injustice avec le thème de cette semaine.

L'impromptu du lundi : Dialogue

– Pourquoi ne le laisses-tu pas tranquille ?

– Je ne sais pas, c’est plus fort que moi…

– Pourtant, tu vois bien que tu l’irrites, à le titiller comme ça. Tu vas voir qu’il va te péter dans les mains un de ces quatre !

– Mais je crois que c’est bien ce que je cherche tu vois ? Il est drôlement solide le bougre, je l’agresse sans arrêt et il reste là, fidèle au poste, sans broncher, implacable. Que je sois douce ou rosse ne change rien.

– Oui, mais vu la férocité de tes derniers gestes envers lui, tu finiras par en avoir raison…

– Si seulement ! En attendant, je ne peux pas m’empêcher de le houspiller à chaque seconde. Je sais bien qu’il laissera des traces en partant dans ces conditions, que la cicatrice sera plus visible, c’est aussi peut-être pour ça que je me comporte de cette manière, finalement, me laisser des marques, comme une adolescente en plein désarroi face au pire qui pourrait lui arriver le jour de la photo de classe !

– C’est bien ce que tu es à la minute, je te le confirme ! Une adolescente entêtée et obsessionnelle ! Ca ne va rien t’apporter de bon, crois-moi !

– Mais tu te rends compte ? Et c’est à moi que ça arrive ! J’ai toujours eu la poisse dans ce domaine, les miens ont toujours été gratinés, difficiles à supporter et coriaces à faire déguerpir… Je n’y crois toujours pas… le jour de la photo de l’annuaire d’entreprise !

– Allez, va, je vais t’aider… attrape le désinfectant et un bout de coton, je t’assisterai dans l’anéantissement de celui qui te pourrit la vie depuis trop longtemps… enfin… à peine quelques heures ! Il va souffrir, le pauvre…

Consigne : Nous vous proposons de partager avec nous un dialogue entre deux personnages, fictifs ou non. Seront acceptés dialogues de sourds mais non les monologues, introduits par quelques phrases de mise en contexte ou non.